La propagande politique dans la Science-Fiction (1) : « 1984 » de George Orwell.
J’aimerais beaucoup vous faire plonger avec moi dans l’univers de la littérature de Science-fiction, en particulier lorsque celle-ci évoque la propagande politique comme arme de gouvernement politique. C’est un thème récurrent dans la SF. La Science-fiction concerne le développement de la science dans le futur. La propagande est une forme de science qui utilise la psychologie. Elle utilise également des découvertes scientifiques plus classiques pour manipuler et surveiller les gens.
Commençons avec l’œuvre littéraire de science-fiction la plus connue dans le monde, « 1984″ de George Orwell. Il y a tellement à dire sur ce roman que cela risque d’être long.

Un chef d’œuvre qui fut porté deux fois au cinéma. Une première version en noir et blanc datant de 1956 et une autre réalisée en 1984 (en hommage au titre du livre). Je me servirai surtout de la dernière version, ma préférée pour illustrer cet article.


A titre d’introduction, replongeons dans le Résumé du Roman « 1984 » pour avoir une vue d’ensemble claire et structurée de l’œuvre (I) avant d’analyser dans le détail l’organisation politique (II) avec l’utilisation massive de mécanismes de propagande par le pouvoir (III) comme par l’opposition (IV).
I. Introduction.
Il nous faut voir la vie de George Orwell (A), avant d’évoquer le contexte de rédaction de l’œuvre (B), le résumé du roman (C) et pour conclure les différents personnages (D).
A. Vie de George Orwell.
George Orwell, de son vrai nom Eric Arthur Blair, était un écrivain et journaliste britannique, né en 1903 à Motihari en Inde et mort en 1950 à Londres.

Il connaît une première expérience politique lors de la guerre d’Espagne en s’engageant dans les volontaires républicains. Il relate son expérience dans le livre « Hommage à la Catalogne » publié en 1955.

Il travaillait pour la BBC pendant la Seconde Guerre mondiale, et ses observations des régimes totalitaires ont façonné sa vision du monde qu’il va retranscrire dans son roman « 1984« .
B. Contexte Historique.
George Orwell a écrit le roman « 1984″, en 1948. Le titre du livre est une inversion de la date à laquelle il a été rédigé. « 48 » devient « 84 ».
Nous sommes au lendemain de la Seconde Guerre mondiale dans une époque marquée par l’ascension de plusieurs régimes totalitaires (nazisme, fascisme italien, URSS de Staline). C’est également le début de la Guerre froide. Le totalitarisme devient de plus en plus menaçant avec la montée des technologies de surveillance.
C. Résumé du roman.
Le roman est divisé en trois parties.
La première partie comporte huit chapitres. Elle décrit la vie tranquille d’un fonctionnaire rebelle (1).
La deuxième Partie comporte dix chapitres. Elle décrit le basculement de la vie de Winston lorsqu’il rencontre Julia (2).
La troisième et dernière partie comporte six chapitres. Il se terminera par la rééducation des deux protagonistes afin de briser leurs résistances et de les soumettre au régime (3).
1. Vie d’un fonctionnaire rebelle dans un régime totalitaire.
Winston Smith, le héros, vit dans l’État totalitaire qui porte le nom d’Océania. Océania est dirigé d’une main de maître par un parti politique dont le roman ne nous indique pas le nom. Nous savons seulement que l’idéologie qu’il prône porte le nom d’Angsoc pour socialisme anglais et qu’il est dirigé par Big Brother.
Winston Smith est un employé du Ministère de la Vérité. Son travail consiste à réécrire l’histoire afin qu’elle s’aligne sur la version officielle du Parti. Il efface ainsi toute trace de vérité contradictoire.
Malgré la surveillance constante et la menace omniprésente de la Police de la Pensée, Winston se sent intérieurement rebelle face au régime totalitaire. Il commence à tenir secrètement un journal intime, où il exprime ses pensées critiques, un acte considéré comme un crime grave dans cette société.
2. La rencontre avec Julia.
La vie de Winston connaît un tournant décisif lorsqu’il entame une liaison illicite avec Julia, une collègue du ministère de la Vérité avec qui il partage sa détestation du régime de Big Brother. Ensemble, ils cherchent des moyens de défier le Parti afin de résister à l’oppression.

Ils rencontreront O’Brien, un haut dirigeant du Parti, en pensant qu’il était membre de la Résistance. Cependant, O’Brien s’avère être un agent de la Police de la Pensée. Il les fera arrêter.
3. La rééducation.
Winston est soumis par O’Brien, à une intense torture physique et psychologique au Ministère de l’Amour, afin de le « rééduqués ». Sous la torture, Winston trahit finalement Julia, montrant sa complète soumission au Parti.
Le roman se termine par Winston, brisé, sirotant un verre de « Victory Gin » au Café du Châtaignier, aimant Big Brother, ayant perdu toute résistance et individualité. Il est devenu un citoyen docile, son esprit et son cœur conformes aux désirs du Parti.
Cette séquence de la rééducation va inspirer deux chefs d’œuvre du cinéma de SF dont nous reparlerons plus tard : « Brazil » et « Orange mécanique ».
D. Les personnages.
Ce roman présente un ensemble de personnages dont la complexité des interactions offre un aperçu intéressant sur les mécanismes psychologiques du totalitarisme et de la surveillance des citoyens sous un régime oppressif.
Nous avons Winston Smith (1), Julia (2), O’Brien (3) et Charrington (4).
1. Winston Smith.
Winston Smith est le personnage principal du roman. Il est joué par l’acteur John Hurt dans le film.

Dans le roman, on apprend qu’il a trente-neuf ans et a un ulcère variqueux au mollet droit.
Il est employé du Ministère de la Vérité. Il est chargé de modifier les journaux et les livres afin d’effacer les éléments du passé qui pourraient contredire la réalité du monde de Big Brother.
2. Julia.
Julia est aussi employée du ministère de la Vérité. Elle travaille au service des fictions. Elle est chargée d’écrire des romans pornographiques. Il faut noter une curiosité étonnante, nous ne connaissons pas son nom de famille. Elle est jouée par la très jolie actrice Suzanne Hamilton.

Voici la description qu’en fait le roman dès le premier chapitre.
« L’une était une fille qu’il croisait souvent dans les couloirs. Il ne connaissait pas son nom, mais il savait qu’elle travaillait au département des Fictions. Comme il l’avait vue plusieurs fois avec les mains couvertes de cambouis et un tournevis, il supposait qu’elle était technicienne sur les machines à romans. C’était une fille d’apparence fière, d’environ vingt-sept ans, aux épais cheveux noirs, au visage tacheté et aux mouvements vifs et athlétiques. Une fine ceinture en tissu écarlate, emblème des Jeunesses Anti-Sexe, faisait plusieurs tours à la taille de sa combinaison, juste assez serrée pour souligner la forme de ses hanches. Winston l’avait détestée dès qu’il l’avait vue. Il savait pourquoi. C’était à cause de l’atmosphère de terrains de hockey, de bains froids, de randonnées collectives et de moralisme généralisé qu’elle dégageait. Il détestait pratiquement toutes les femmes, et particulièrement celles jeunes et jolies, qui étaient les fanatiques les plus acharnées du Parti, les avaleuses de propagande, les espionnes amateures, les renifleuses de l’hétérodoxie. Mais cette fille en particulier lui donnait l’impression d’être encore plus dangereuse que les autres. Ils s’étaient croisés une fois dans un couloir, elle lui avait jeté un regard si perçant qu’il fut empli d’une terreur noire. Il supposait même que c’était une agente de la Police des Pensées. C’était, il est vrai, assez peu probable. Malgré tout, il continuait à ressentir un mal-être teinté de peur et d’hostilité dès qu’elle était dans les environs. » (George Orwell, 1984, Partie 1, chapitre 1)
Malgré la description peu flatteuse qu’en fait Winston, elle deviendra pourtant sa petite amie.
Elle fait partie de la ligue anti-sexe des juniors qui est une organisation qui lutte pour le célibat des membres du parti. Mais dans la réalité, Julia adopte le comportement inverse, car elle entretient une relation physique avec Winston et avoue en avoir eu d’autres avant lui.
3. O’Brien.
O’Brien est joué dans le film par l’acteur Richard Burton. Il est membre du Parti intérieur. En-dehors de Big Brother, que personne ne rencontre jamais en chair et en os, O’Brien est le membre du Parti intérieur qui occupe le poste le plus élevé dans le roman comme dans le film. Il sera l’interlocuteur privilégié de Winston et de Julia. Il faut également noter que nous ne connaissons pas son prénom.

O’Brien apparaît au moment de la cérémonie des deux minutes de la haine.
« L’autre personne était O’Brien, un membre du Parti Intérieur qui occupait un poste si important et lointain que Winston n’avait qu’une vague idée de sa nature. Un silence passa sur les personnes autour des chaises dès qu’elles virent approcher la combinaison noire d’un membre du Parti Intérieur. O’Brien était un homme bien bâti, au cou épais, et au visage grossier et brutal malgré une lueur d’humour. Contrastant avec cette apparence impressionnante, ses manières avaient un certain charme. Sa façon de réajuster ses lunettes sur son nez était curieusement désarmante — curieusement civilisée, pourrait-on dire. Ce geste rappelait celui d’un noble du dix-huitième siècle offrant sa tabatière, si quiconque pensait encore en ces termes. Winston avait vu O’Brien une dizaine de fois en presque autant d’années. Il se sentait attiré par lui, et pas uniquement pour le contraste entre ses manières mondaines et son physique de lutteur. C’était plutôt parce qu’il croyait (ou plutôt, espérait) secrètement que l’orthodoxie politique d’O’Brien n’était pas parfaite. Quelque chose dans son visage le suggérait irrésistiblement. Mais c’était peut-être moins de l’hétérodoxie que de l’intelligence qui transparaissait de son visage. Dans tous les cas, il avait l’apparence de celui à qui vous pouviez parler, si vous arriviez à échapper au télécran et vous retrouver seul avec lui. Winston n’avait jamais fait le moindre effort pour vérifier ce pronostic, c’était impossible. » (George Orwell, 1984, Partie 1, chapitre 1)
Alors qu’au début du roman, il parvient à se présenter comme un possible allié du couple Winston-Julia, pour finalement les trahir en révélant qu’il est membre de la police de la pensée. O’Brien constitue en cela l’aspect le plus sombre de l’État totalitaire créé par Big Brother. Il dispose de la capacité de comprendre profondément la psychologie humaine pour mieux la dominer et la détruire.
4. Charrington.
Monsieur Charrington tenait une boutique d’objets anciens dans un quartier prolétaire. Sa boutique servira de lieu de rencontre intime entre Winston et Julia. Comme pour O’Brien, nous ne connaissons pas son prénom. Son rôle dans le film est joué par l’acteur Cyril Cusak.

« M. Charrington, sembla-t-il, était un veuf de soixante-trois ans et occupait cette boutique depuis trente ans. Tout ce temps, il avait envisagé de changer le nom sur la devanture, mais ne s’y était jamais résolu. » (George Orwell, 1984, Partie 1, chapitre 1)
Il détient un appartement au-dessus de sa boutique qu’il va louer au couple Winston-Julia. Il cache derrière un tableau, un télécran, pour les surveiller.
Il est présent lors de l’arrestation du couple. C’est à cette occasion que l’on découvre qu’il est membre du Parti intérieur et l’un des chefs de la police de la pensée.
II. L’organisation politique.
Dans « 1984″, l’organisation politique est un aspect central du livre, illustrant un régime totalitaire dirigé par un parti unique selon la doctrine de l’Angsoc (A), qui gouverne avec une main de fer l’ensemble de la société au nom de « Big Brother » (B) par l’intermédiaire de quatre ministères (C). Le pouvoir va également utiliser la figure d’Emmanuel Goldstein comme opposition contrôlée (D).
A. Le Parti.
Le Parti est l’unique force politique d’Océania. Il met en œuvre l’Angsoc, c’est-à-dire le socialisme anglais.
L’Angsoc s’oppose à Eurasia qui met en œuvre l’idéologie néo-bolchevique et à l’Estasia qui est dominée par la doctrine du culte de la mort ou de l’oblitération du Soi. Intéressons-nous plus précisément à l’Angsoc.
Angsoc est l’acronyme de Socialisme anglais. Nous pensons aux trade-unions, c’est-à-dire aux syndicats de travailleurs qui, en s’unissant, donnèrent naissance au parti travailliste. C’est à cela que pense George Orwell lorsqu’il décrit l’Angsoc.
« Au cours des époques historiques, et probablement depuis la fin de l’âge néolithique, il y eut dans le monde trois classes : la classe supérieure, la classe moyenne et la classe inférieure. (…) Les buts de ces trois groupes sont absolument inconciliables. » (George Orwell, 1984, folio, p. 261-262).
Cette idéologie divise la société en trois classes : le Parti Intérieur (1), le Parti Extérieur (2) et le prolétariat (3).


1. Le Parti Intérieur
Le Parti Intérieur constitue l’élite qui gouverne Océania. Il représente environ 2 % de la population.
« En dessous de Big Brother vient le Parti intérieur, dont le nombre est de six millions, soit un peu moins de deux pour cent de la population de l’Océania. » (George Orwell, 1984, folio, p. 296).
Les membres du Parti Intérieur exercent tous les pouvoirs politiques, économiques et militaires. Ils vivent dans des conditions relativement luxueuses comparées au reste de la population, mais restent sous surveillance constante. Ils ont plus de libertés que le Parti Extérieur, comme le droit de désactiver temporairement les télécrans dans leurs résidences privées, mais sont également soumis à une surveillance et à un contrôle plus stricts sur leurs pensées et comportements.
Dans le roman, O’Brien et Charrington sont des membres du Parti Intérieur.
2. Le Parti Extérieur.
Le Parti Extérieur constitue la majorité des membres du Parti, agissant comme les subordonnés du Parti Intérieur.
« En dessous du parti intérieur, vient le parti extérieur qui, si le parti intérieur est considéré comme le cerveau de l’Etat, peut justement être comparé aux mains de l’Etat. » (George Orwell, 1984, folio, p. 296).
Ils sont les travailleurs de la classe moyenne, occupant des postes administratifs, des tâches de bureaucratie et de propagande, comme Winston Smith ou Julia.
Les membres du Parti Extérieur vivent sous une surveillance constante, n’ont pas le droit de désactiver les télécrans chez eux et sont les plus exposés à la propagande du Parti.
3. Le Prolétariat.
Le prolétariat est relégué en marge de la société.
« Le Parti enseignait que les prolétaires étaient des inférieurs naturels, qui devaient être tenus en état de dépendance, comme les animaux, par l’application de quelques règles simples. En réalité, on savait peu de choses des prolétaires. Il n’était pas nécessaire d’en savoir beaucoup. Aussi, longtemps qu’ils continueraient à travailler et à engendrer, leurs autres activités seraient sans importance. Laissés à eux-mêmes, comme le bétail lâché dans les plaines de l’Argentine, ils étaient revenus à un style de vie qui leur paraissait naturel, selon une sorte de canon ancestral. Ils naissaient, ils poussaient dans la rue, ils allaient au travail à partir de douze ans. Ils traverseraient une brève période de beauté florissante et de désir, ils se mariaient à vingt ans, étaient en pleine maturité à trente ans et mourraient à soixante ans. » (George Orwell, 1984, folio, p. 105-106).
Les zones où vivaient les prolétaires étaient sordides et délabrées.
« Il se trouvait quelque part dans les quartiers sordides et vagues, peints de brun, vers le Nord-Est de ce qui, à une époque, avait été la gare de Saint-Pancrace. Il remontait une rue grossièrement pavée, bordée de petites maisons à deux étages dont les portes délabrées ouvraient directement sur le trottoir et donnaient curieusement l’impression de trous à rats. (…) Un nombre étonnant de gens fourmillaient : filles en pleine floraison, aux lèvres violemment rougies, garçons qui poursuivaient les filles, femmes enflées à la démarche lourde, images de ce que seraient les filles dans dix ans, créatures vieilles et courbées traînant des pieds plats, enfants pieds nus et haillonneux. » (George Orwell, 1984, folio, p. 121)
B. Big brother.

Big Brother est le visage du Parti et son leader suprême, bien que sa réalité soit douteuse. Il est une figure paternelle symbolique qui ne change jamais. Il n’est pas décrit dans le roman, mais dans le film, il est représenté avec une petite moustache comme Adolf Hitler.
« Il y a partout la même structure pyramidale, le même culte d’un chef semi-divin, le même système économique existant par et pour une guerre continuelle. » (George Orwell, 1984, folio, p. 279-280).
Big Brother, c’est le « grand frère » en anglais. L’expression choisie par Orwell est étonnante. Il n’utilise pas le mot « Big Father », le grand-père ou « Granfather », le grand-père au sens filial du terme, mais l’image d’un grand frère qui protège ses petits frères et petites sœurs. Cela a pour fonction de donner une idée d’un pouvoir loyal et craint à la fois par la population. Comme l’image du grand frère dans l’islam, dans nos banlieues actuelles.
« La structure générale de la société océanienne. Au sommet de la pyramide, est placé Big Brother.
Big Brother est infaillible et tout-puissant. Tout succès, toute réalisation, toute victoire, toute découverte scientifique, toute connaissance, toute sagesse, tout bonheur, toute vertu, sont considérés, comme émanant directement de sa direction et son inspiration. Personne n’a jamais vu Big Brother. Il est un visage sur les journaux, une voix au télécran. Nous pouvons, en toute lucidité, être sûrs qu’il ne mourra jamais et, déjà, il y a une grande incertitude au sujet de la date de sa naissance. Big Brother est le masque sous lequel le Parti choisit de se montrer au monde. Sa fonction est d’agir comme un point de concentration pour l’amour, la crainte et le respect, émotions plus facilement ressenties pour un individu que pour une organisation. » (George Orwell, 1984, folio, p. 295).
Son image est affichée partout, accompagnée du slogan « Big Brother is watching you », « Big Brother vous surveille », symbolisant la surveillance constante du Parti sur les individus.

Ce culte de la personnalité crée une relation de dépendance psychologique, où l’amour pour Big Brother remplace les liens familiaux et personnels.
« Le but du Parti n’était pas simplement d’empêcher les hommes et les femmes de se vouer une fidélité qu’il pourrait être difficile de contrôler. Son but inavoué, mais réel, était d’enlever tout plaisir à l’acte sexuel. Ce n’était pas tellement l’amour, mais l’érotisme qui était l’ennemi, que ce fût dans le mariage ou hors du mariage.
Tous les mariages entre membres du Parti devaient être approuvés par un comité appointé et, bien que le principe n’en eût jamais été clairement établi, la permission était toujours refusée quand les membres du couple en question donnaient l’impression d’être physiquement attirés l’un vers l’autre.
La seule fin du mariage qui fût admise était de faire naître des enfants pour le service du Parti. Le commerce sexuel devait être considéré comme une opération sans importance, légère ment dégoûtante, comme de prendre un lavement. Cela non plus n’avait jamais été exprimé franchement mais, d’une ma nière indirecte, on le rabâchait dès l’enfance à tous les membres du Parti. Il y avait même des organisations, comme celle de la ligue Anti-Sexe des Juniors, qui plaidaient en faveur du célibat pour les deux sexes. Tous les enfants devraient être procréés par insémination artificielle (artsem, en novlangue) et élevés dans des institutions publiques. Winston savait que ce n’était pas avancé tout à fait sérieusement, mais ce genre de concept s’accordait avec l’idéologie générale du Parti.
Le Parti essayait de tuer l’instinct sexuel ou, s’il ne pouvait le tuer, de le dénaturer et de le salir. Winston ne savait pas pourquoi il en était ainsi, mais il semblait naturel qu’il en fût ainsi et, en ce qui concernait les femmes, les efforts du Parti étaient largement couronnés de succès. » (George Orwell, 1984, Partie 1, chapitre 6)
Les liens familiaux traditionnels ont disparu et sont remplacés par les liens à l’intérieur du Parti et en particulier vis-à-vis de Big Brother. En effet, comme nous l’avons vu, la ligue anti-sexe des juniors est chargée de dissuader les membres du parti de se marier par amour ou de faire des enfants. Il faut rester chaste jusqu’à la mort. Le mariage peut parfois être autorisé, mais avec autorisation du parti. Il est systématiquement refusé lorsque des signes de passion amoureuse sont détectés. Tous les ennuis de Winston et Julia viennent de là. Il faut limiter le nombre de naissances. Cela ressemble à notre société où nos hommes et femmes politiques n’ont pas d’enfants et incitent les autres à ne pas en faire. On légalise l’avortement et on criminalise les tentatives de séduction amoureuse des hommes à l’égard des femmes. Orwell n’aurait pas renié notre civilisation occidentale déclinante.
Big Brother incarne le contrôle absolu et incontesté du Parti sur ses citoyens.
C. Les ministères du Parti.
Le Parti contrôle Océania à travers quatre ministères.
« Disséminées dans Londres, il n’y avait que trois autres constructions d’apparence et de dimensions analogues. Elles écrasaient si complètement l’architecture environnante que, du toit du bloc de la Victoire, on pouvait les voir toutes les quatre simultanément. C’étaient les locaux des quatre ministères entre lesquels se partageait la totalité de l’appareil gouvernemental. » (George Orwell, 1984, Partie 1, chapitre 1)
Les quatre ministères se trouvaient dans le centre de Londres et étaient visibles depuis le toit du bloc de la Victoire. Le bloc de la Victoire était l’immeuble où vivait Winston Smith.
« Leurs noms, en novlangue, étaient : Miniver, Minipax, Miniamour, Miniplein. » (George Orwell, 1984, Partie 1, Chapitre 1)
Chacun des quatre ministères ayant un rôle spécifique dans le maintien du Parti au pouvoir : le ministère de la Vérité (1), le ministère de la Paix (2), le ministère de l’Amour (3) et le ministère de l’Abondance (4).
1. Ministère de la Vérité (Miniver).

Le ministère de la Vérité est décrit dans le roman d’une manière assez précise.
« Le ministère de la Vérité – Miniver, en novlangue – frappait par sa différence avec les objets environnants. C’était une gigantesque construction pyramidale de béton d’un blanc éclatant. Elle étageait ses terrasses jusqu’à trois cents mètres de hauteur. De son poste d’observation, Winston pouvait encore déchiffrer sur la façade l’inscription artistique des trois slogans du Parti :
LA GUERRE C’EST LA PAIX
LA LIBERTE C’EST L’ESCLAVAGE
L’IGNORANCE C’EST LA FORCE
Le ministère de la Vérité comprenait, disait-on, trois mille pièces au-dessus du niveau du sol, et des ramifications souterraines correspondantes. » (George Orwell, 1984, Partie 1, chapitre 1)
Le ministère de la Vérité est une pyramide de béton qui fait penser à une symbolique maçonnique.

Une affiche du film reprend cette symbolique de la franc-maçonnerie.

Sur la façade, sont inscrits les trois slogans qui régissent le gouvernement de Big Brother :
- « La guerre, c’est la paix ».
- « La liberté, c’est l’esclavage. »
- « L’ignorance, c’est la force. »
Les trois formules inversent le sens des mots. C’est une procédure typique de la propagande des régimes dictatoriaux.
« Les noms mêmes des quatre ministères qui nous dirigent font ressortir une sorte d’impudence dans le renversement délibéré des faits. Le ministère de la Paix s’occupe de la guerre, celui de la Vérité, des mensonges, celui de l’Amour, de la torture, celui de l’Abondance, de la famine. Ces contradictions ne sont pas accidentelles, elles ne résultent pas non plus d’une hypocrisie ordinaire, elles sont des exercices délibérés de doublepensée.
Ce n’est en effet qu’en conciliant des contraires que le pouvoir peut être indéfiniment retenu. L’ancien cycle ne pouvait être brisé d’aucune autre façon. Pour que l’égalité humaine soit à jamais écartée, pour que les grands, comme nous les avons appelés, gardent perpétuellement leurs places, la condition mentale dominante doit être la folie dirigée. » (George Orwell, 1984, partie 2, chapitre 9)
On prend un mot et on en retourne le sens. On inverse également les accusations en retournant le mot contre son adversaire. Le fasciste accuse son adversaire d’être lui-même fasciste, le violent accuse son interlocuteur d’être agressif. Un grand classique de la psychologie.
Faire la guerre, dans la logique orwellienne, c’est chercher la paix. On fait la guerre en permanence dans le monde réel, alors qu’on proclame partout que l’on cherche la paix. C’est Barack Obama qui reçoit le prix Nobel de la paix, alors qu’il a déclenché des guerres partout dans le monde. Il y a une discordance entre la réalité et les mots que l’on utilise.
Etre libre, c’est être esclave. Donc, on va limiter la liberté pour lutter contre l’esclavagisme. Être libre devient un problème contre lequel il faut lutter, car on est opposé à l’esclavagisme. Cette devise me fait penser au texte inscrit au-dessus de la porte d’entrée du camp de concentration d’Auschwitz : « le travail rend libre ». Quelle étrange formule. Un slogan orwellien avant l’heure. Cela renvoie à une nouvelle organisation du travail qui fut instaurée par le IIIe Reich et reprise par le néo-libéralisme moderne. On instaure une nouvelle forme d’esclavagisme en se drapant d’idéaux de liberté. Importation de travailleurs venus d’Afrique qui sont payés une misère. Nouvelles techniques de management qui épuisent et exploite les salariés, etc. J’ai traité ailleurs de cette filiation entre nazisme et nouveau management.
Enfin, la dernière devise proclame fièrement que l’ignorance, c’est la force. On pense à notre société occidentale et à l’effondrement du niveau d’instruction. Une société qui porte au pinacle un Sébastien Delogu ou une Sandrine Rousseau tandis qu’elle met au pilori des gens intelligents et cultivés. Un enseignement de l’ignorance volontairement instauré par l’Éducation nationale.
« Le ministère de la Vérité, qui s’occupait des divertissements, de l’information, de l’éducation et des beaux-arts. » (George Orwell, 1984, Partie 1, chapitre 1)
Le ministère de la Vérité s’occupe de la propagande et de la réécriture de l’histoire pour qu’elle corresponde toujours à la ligne du Parti. Il serait l’équivalent du ministère de l’Information, de la Culture, voire de l’Éducation nationale dans nos gouvernements dits « démocratiques ». Le nom du ministère de la Vérité souligne l’ironie d’un État qui proclame la vérité tout en organisant le mensonge.
Le ministère de la Vérité se dit « Miniver » dans la novlangue.
Winston Smith et Julia travaillent au ministère de la Vérité.
2. Ministère de la Paix (Minipax)

Le ministère de la Paix n’est pas décrit dans le roman. Il est seulement précisé qu’il s’occupe de la guerre.
« Le ministère de la Paix, qui s’occupait de la guerre. » (George Orwell, 1984, Partie 1, chapitre 1)
Le Ministère de la Paix, ironiquement nommé ainsi, est connu sous le nom de « Minipax » en novlangue. Il est chargé de la guerre et de la défense du pays. Son rôle et ses fonctions reflètent l’utilisation de la novlangue pour inverser le sens des mots. Ici, la paix devient la guerre. On cherche la paix à travers la guerre. On la cherche autant qu’on l’espère.
Bien que le Minipax soit moins personnalisé à travers des personnages dans le roman, il est omniprésent dans la vie des citoyens. On l’observe dans les campagnes de la haine et les bulletins d’information du front dans la guerre perpétuelle que mène le Parti.
3. Ministère de l’Amour (Miniamour).

Le ministère de l’Amour est décrit dès le début du roman comme un lieu terrifiant où Winston n’est jamais entré.
« Le ministère de l’Amour était le seul réellement effrayant. Il n’avait aucune fenêtre. Winston n’y était jamais entré et ne s’en était même jamais trouvé à moins d’un kilomètre. C’était un endroit où il était impossible de pénétrer, sauf pour affaire officielle, et on n’y arrivait qu’à travers un labyrinthe de barbelés enchevêtrés, de portes d’acier, de nids de mitrailleuses dissimulés. Même les rues qui menaient aux barrières extérieures étaient parcourues par des gardes en uniformes noirs à face de gorille, armés de matraques articulées. » (George Orwell, 1984, Partie 1, chapitre 1).
La fin du roman se déroule à l’intérieur du ministère où Winston et Julia vont être interrogés puis rééduquer.
« Le ministère de l’Amour qui veillait au respect de la loi et de l’ordre. » (George Orwell, 1984, Partie 1, chapitre 1)
Le Ministère de l’Amour, en novlangue, « Miniamour » est le ministère chargé du maintien de l’ordre. C’est l’équivalent de notre ministère de l’Intérieur. Il y a un double sens dans le nom du ministère, qui parle d’amour, alors qu’il est chargé de diriger le pays par la force et la terreur.
C’est dans ce ministère que travaillent O’Brien et Charrington, lorsqu’ils font arrêter Winston Smith et Julia.
4. Ministère de l’Abondance (Miniplein).

Le ministère de l’Abondance est omniprésent dans le roman, mais son apparence n’est pas décrite. Tout juste une courte description présente sa fonction.
« Le ministère de l’Abondance, qui était responsable des affaires économiques. » (George Orwell, 1984, Partie 1, chapitre 1)
Le Ministère de l’Abondance, ou « Miniplein » dans la novlangue, est chargé de contrôler l’économie, notamment la production et la distribution des biens. Il a pour objectif de maintenir l’illusion que la société est en constante amélioration économique, alors même que les pénuries et les conditions de vie précaires montrent le contraire. Il y a l’illusion d’une abondance comme son nom l’indique.
Orwell utilise le Miniplein pour critiquer la manipulation économique et la propagande utilisées par les régimes totalitaires pour contrôler et tromper la population. C’est dans la plus pure tradition orwellienne que Bruno Le Maire proclama de manière péremptoire vouloir mettre l’économie russe à genoux lors du début de la guerre en Ukraine.
D. Emmanuel Goldstein.
L’opposition à Big Brother est incarnée par Emmanuel Goldstein. Il dirige un groupe politique qui s’appelle la Fraternité.
« Soudain, comme venant d’une machinerie infernale, un grincement effroyable retentit depuis le grand télécran au bout de la pièce. C’était un son à vous faire serrer les dents et hérisser les poils du dos. La Haine avait commencé. Comme d’habitude, le visage d’Emmanuel Goldstein, l’Ennemi du Peuple, était apparu sur l’écran. Des sifflements s’élevèrent ici et là. La petite femme blonde couina de peur et de dégoût. Goldstein était le traître qui, il y a bien longtemps (personne ne se souvenait quand exactement), avait été un des dirigeants du Parti, quasiment au niveau de Big Brother lui-même, mais qui, après s’être engagé dans une contre-révolution, avait été condamné à mort avant de s’échapper mystérieusement et de disparaître.
Même si le programme des Deux Minutes de Haine changeait tous les jours, Goldstein en était toujours le principal protagoniste. Il était le Judas originel, le premier infidèle du Parti. Tous les crimes ultérieurs contre le Parti, toutes les trahisons, tous les actes de sabotage, toutes les hérésies, toutes les déviances, tout découlait directement de ses enseignements. Quelque part, il était encore vivant, et mûrissait ses conspirations : peut-être de l’autre côté de la mer, sous la protection de ses mécènes, ou même, comme le disait quelquefois la rumeur, caché ici, en Océania.
Winston avait la gorge nouée. Il ne pouvait pas voir le visage de Goldstein sans un douloureux mélange de sensations. Ce maigre visage de Juif, auréolé d’une touffe de cheveux blanc et d’un petit bouc —un visage intelligent, et pourtant parfaitement détestable, avec cet air de folie sénile, et ce long nez au bout duquel se perchaient des binocles. Il ressemblait à un mouton; et sa voix aussi ressemblait à un bêlement. Goldstein crachait son habituel venin contre les doctrines du Parti — des attaques si grotesques et malveillantes qu’un enfant aurait pu les contredire, et pourtant juste assez crédibles pour suggérer que, possiblement, des esprits moins éclairés que le vôtre pussent tomber dans le piège.
Il insultait Big Brother, il dénonçait la dictature du Parti, il demandait la paix immédiate avec Eurasia, il défendait la liberté de parole, la liberté de la presse, la liberté de rassemblement, la liberté de pensée, il sanglotait que la révolution avait été trahie — tout ça dans ce rapide dialecte ampoulé qui était une parodie du style habituel des orateurs du Parti et qui contenait même quelques mots de novlangue : plus, en réalité, qu’aucun membre du Parti n’en utilisait dans la vie de tous les jours. Et pendant tout ce temps, si quelqu’un nourrissait encore des doutes sur la véracité du boniment de Goldstein, derrière lui défilaient des colonnes sans fin de soldats eurasiens — ligne après ligne, des hommes robustes, aux visages mutiques d’asiatiques, remplissaient l’écran avant de disparaître et d’être remplacés par d’autres identiques. Le rythme lourd de leurs bottes était la toile de fond des bêlements de Goldstein.
Mais il était toujours aussi étrange qu’alors que Goldstein était détesté par tout le monde, alors que tous les jours, une centaine de fois par jour, aux pupitres, au télécran, dans les journaux, dans les livres, ses théories étaient contredites, détruites, ridiculisées, sa pitoyable bêtise mise au grand jour, malgré tout ça, son influence semblait ne jamais s’éteindre. Il y avait toujours de nouveaux crédules qu’il amadouait. Jamais une journée ne passait sans que des espions et des saboteurs à ses ordres ne fussent démasqués par la Police de la Pensée. Il était à la tête d’une vaste armée invisible, un réseau souterrain de conspirateurs complotant au renversement de l’État. Son nom aurait été la Fraternité.
(…)
Des rumeurs circulaient aussi sur un livre abject, une anthologie de toutes les hérésies, écrit par Goldstein, et qui circulait clandestinement ici et là. C’était un livre sans titre. Quand on y faisait allusion, on l’appelait simplement le livre. On ne savait tout ceci qu’au travers de vagues rumeurs. Ni la Fraternité, ni le livre n’étaient mentionnés par les membres du Parti s’ils pouvaient l’éviter. » (George Orwell, 1984, Partie 1, chapitre 1)
Emmanuel Goldstein est présenté comme l’ennemi public numéro un du Parti. Il fut pourtant l’un des membres-fondateurs. Mais il se serait retourné contre le Parti pour en devenir le principal opposant. C’est parce qu’il a créé le Parti qu’il a pris conscience des défauts de celui-ci et de la dictature de « Big Brother ».

Le parti lui-même le désigne comme son principal opposant, comme le chef de la résistance. La résistance prend le nom du mouvement de « la Fraternité ». Tout en désignant Goldstein et la Fraternité comme la seule et unique opposition, elle invite les membres du Parti et les prolétaires à le détester. C’est une injonction paradoxale assez typique de la dictature de Big Brother telle que décrite par Orwell. C’est l’un des éléments psychologiques qui permettent de donner naissance à une opposition contrôlée.
Première injonction : on désigne un adversaire comme seul opposant au régime.
Deuxième ennemi : l’opposant prétend s’opposer au régime.
L’injonction est paradoxale, car elle comporte deux injonctions en apparence contradictoires.
Le pouvoir désigne un adversaire, et celui-ci s’empresse d’accepter ce rôle. Le pouvoir va, bien entendu, faire semblant de lutter contre l’opposant désigné.
C’est pour cela qu’il faut parler d’opposant contrôlé.
Emmanuel Goldstein serait l’auteur d’un livre subversif, « Théorie et pratique du collectivisme oligarchique ».
« Un gros livre mal relié à la main, dont la couverture noire ne porte ni nom d’auteur ni titre. La qualité de son impression est irrégulière, et les angles des pages sont passablement écornés ; certaines se détachent aisément de la reliure, comme si ce livre avait déjà été lu d’innombrables fois. Sur la page de titre, on peut lire :
THEORIE ET PRATIQUE DU
COLLECTIVISME OLIGARCHIQUE
par
Emmanuel Goldstein. » (George Orwell, 1984, Partie 2, chapitre 9)
Curieusement, le livre, inventé par George Orwell, a été édité comme un vrai livre par la maison d’édition d’Alain Soral Kontre Kulture ». Il fait comme si Emmanuel Goldstein avait réellement existé et rédigé ce livre.

Alain Soral, se prendrait-il pour l’Emmanuel Goldstein de cette cinquième République finissante ? Il dit lui-même être le seul opposant au régime (avec Dieudonné) en raison de ses quatre-vingt-cinq procès. A une certaine époque, il fut désigné comme l’adversaire du régime par un Premier ministre socialiste, Manuel (hé oui) Valls. Il parlait de lui matin, midi et soir, sur toutes les chaînes de télévision ou de radio. C’est le meilleur moyen pour crédibiliser un adversaire et surtout le faire connaître.
Avec Alain Soral, nous retrouvons les deux injonctions paradoxales, propres à l’opposition contrôlée.
Première injonction : le Premier ministre socialiste Manuel Valls présente Alain Soral comme son principal adversaire.
Deuxième injonction : Alain Soral prétend être le seul opposant au régime.

Nous verrons à la fin de l’article que l’injonction paradoxale n’est pas la seule condition pour être un opposant contrôlé, car un pouvoir peut très bien désigner son véritable opposant. Il y a d’autres conditions à remplir. Mais pour l’instant, restons-en là.
III. Les techniques de manipulation mentale du pouvoir.
Le roman « 1984 » est très riche pour décrire les techniques de manipulation mentale de « Big Brother ». Il faut distinguer les techniques de propagande des quatre grands ministères afin de faire un exposé clair et concis. Il y a la propagande du ministère de la Vérité (A), la propagande du ministère de la Paix (B), la propagande du ministère de l’Amour (C) et la propagande du ministère de l’Abondance (D).
A. La propagande du ministère de la Vérité (Miniver).
Le ministère de la Vérité va utiliser trois techniques de propagande : la manipulation de l’information (1), la production de matériel de propagande (2) et l’utilisation de la Novlangue (3).
1. Manipulation de l’information.
Le « Miniver » réécrit l’histoire pour faire correspondre le passé aux affirmations actuelles du Parti. Cela se produit concrètement par la modification d’articles de journaux archivés, de livres, de films, etc. Il y a une réécriture constante de l’histoire pour la faire correspondre au présent.
Le Parti doit toujours sembler infaillible. Toute preuve du contraire doit être éliminée.
Cela sert à désorienter et à contrôler la population, rendant impossible toute comparaison avec le passé et donc toute critique du présent.
C’est le travail de Winston Smith au ministère de la Vérité, comme le montre le début du roman.
« Par exemple, dans le Times du 17 mars, il apparaissait que Big Brother dans son discours de la veille, avait prédit que le front de l’Inde du Sud resterait calme. L’offensive eurasienne serait bientôt lancée contre l’Afrique du Nord.
Or, le haut commandement eurasien avait lancé son offensive contre l’Inde du Sud et ne s’était pas occupé de l’Afrique du Nord. Il était donc nécessaire de réécrire le paragraphe erroné du discours de Big Brother afin qu’il prédise ce qui était réellement arrivé.
De même, le Times du 19 décembre avait publié les prévisions officielles pour la production de différentes sortes de marchandises de consommation au cours du quatrième trimestre 1983 qui était en même temps le sixième trimestre du neuvième plan triennal.
Le journal du jour publiait un état de la production réelle. Il en ressortait que les prévisions avaient été, dans tous les cas, grossièrement erronées. Le travail de Winston était de rectifier les chiffres primitifs pour les faire concorder avec les derniers parus.
Quant au troisième message, il se rapportait à une simple erreur qui pouvait être corrigée en deux minutes. Il n’y avait pas très longtemps, c’était au mois de février, le ministère de l’Abondance avait publié la promesse (en termes officiels, l’engagement catégorique) de ne pas réduire la ration de chocolat durant l’année 1984.
Or, la ration, comme le savait Winston, devait être réduite de trente à vingt grammes à partir de la fin de la semaine. Tout ce qu’il y avait à faire, c’était de substituer à la promesse primitive l’avis qu’il serait probablement nécessaire de réduire la ration de chocolat dans le courant du mois d’avril. » (George Orwell, 1984, Partie 1, Chapitre 4)
On le voit, le processus de réécriture est toujours le même. Le chef fait une prédiction, la prédiction ne se réalise pas, il faut réécrire la prédiction pour la faire coller avec ce qui s’est réellement passé. Ainsi, les prédictions du chef se réalisent toujours, le chef est infaillible.
Ce qui est impressionnant avec le régime de Macron, c’est que nous retrouvons toujours ce processus à l’action, avec la complicité coupable de l’ensemble des médias, y compris de CNews. Depuis huit ans, Macron ne se trompe jamais, il est infaillible et omniscient. Il ne fait jamais d’erreur. Ce sont les autres qui ont mal fait. Pour arriver à une telle solution, il y a tout un processus d’effacement des archives sur Internet depuis 2017. Ceux qui osent évoquer une ancienne archive pour contester l’infaillibilité de Big Brother-Macron sont accusés de complotisme. Nous l’avons vu, par exemple, avec le COVID.
On retrouve le même processus avec l’association présentée comme dissidente par le système. « Soral a (presque) toujours raison » proclame l’une de ses émissions. Big Brother n’aurait pas mieux dit. Lorsque quelqu’un proclame avoir toujours raison, vous pouvez être sûr qu’il se trompe tout le temps… Sinon, pourquoi avoir besoin de le dire ? Une évidence ne se proclame jamais, elle se constate. Soral aime réécrire ses articles et ses émissions, lorsque le gourou ou ses adjoints un peu médiocres se trompent.

Il est important de ne pas perdre la face et de garder intacte l’infaillibilité du chef. Soral, comme nous le verrons, a un côté très orwellien dans sa façon de fonctionner. Il suffit juste de penser à la théorie récentiste défendue par Alain Soral qui constitue une réécriture du passé afin d’effacer la grande période de la domination catholique. C’est une forme de négationnisme ou de révisionnisme sur le modèle de la négation de la Shoah. Deux domaines dans lesquels Alain Soral excelle. Soral n’aime pas les catholiques et encore moins les Juifs, mais il adore l’islam.
« Ce processus de continuelles retouches était appliqué, non seulement aux journaux, mais aux livres, périodiques, pamphlets, affiches, prospectus, films, enregistrements sonores, caricatures, photographies. Il était appliqué à tous les genres imaginables de littérature ou de documentation qui pouvaient comporter quelque signification politique ou idéologique. Jour par jour, et presque minute par minute, le passé était mis à jour. On pouvait ainsi prouver, avec documents à l’appui, que les prédictions faites par le Parti s’étaient trouvées vérifiées. Aucune opinion, aucune information ne restait consignée, qui aurait pu se trouver en conflit avec les besoins du moment. L’Histoire tout entière était un palimpseste gratté et réécrit aussi souvent que c’était nécessaire. Le changement effectué, il n’aurait été possible en aucun cas de prouver qu’il y avait eu falsification.
La plus grande section du Commissariat aux Archives, bien plus grande que celle où travaillait Winston, était simplement composée de gens dont la tâche était de rechercher et rassembler toutes les copies de livres, de journaux et autres documents qui avaient été remplacées et qui devaient être détruites. Un numéro du Times pouvait avoir été réécrit une douzaine de fois, soit par suite de changement dans la ligne politique, soit par suite d’erreurs dans les prophéties de Big Brother. Mais il se trouvait encore dans la collection avec sa date primitive. Aucun autre exemplaire n’existait qui pût le contredire. Les livres aussi étaient retirés de la circulation et plusieurs fois réécrits. On les rééditait ensuite sans aucune mention de modification. Même les instructions écrites que recevait Winston et dont il se débarrassait invariablement dès qu’il n’en avait plus besoin, ne déclaraient ou n’impliquaient jamais qu’il s’agissait de faire un faux. Il était toujours fait mention de fautes, d’omissions, d’erreurs typographiques, d’erreurs de citation, qu’il était nécessaire de corriger dans l’intérêt de l’exactitude. » (George Orwell, 1984, Partie 1, Chapitre 4)
La modification des documents n’était jamais présentée comme la rédaction de faux documents, mais comme une correction de fautes, d’omissions ou de coquilles. Ces erreurs devaient être corrigées pour que les documents respectent l’exactitude. Dans le cas des théories négationnistes et révisionnistes, on utilise également le terme « exactitude » comme s’il s’agissait de rendre hommage de manière discrète à Big Brother et à Orwell. A l’extrême droite comme à l’extrême gauche, on aime envoyer de petits clins d’œil aux initiés.
« À proprement parler, il ne s’agit même pas de falsification, pensa Winston tandis qu’il rajustait les chiffres du ministère de l’Abondance. Il ne s’agit que de la substitution d’un non-sens à un autre. La plus grande partie du matériel dans lequel on trafiquait n’avait aucun lien avec les données du monde réel, pas même cette sorte de lien que contient le mensonge direct. Les statistiques étaient aussi fantaisistes dans leur version originale que dans leur version rectifiée. On comptait au premier chef sur les statisticiens eux-mêmes pour qu’ils ne s’en souvinssent plus. Ainsi, le ministère de l’Abondance avait, dans ses prévisions, estimé le nombre de bottes fabriquées dans le trimestre à cent quarante-cinq millions de paires. Le chiffre indiqué par la production réelle était soixante-deux millions. Winston, cependant, en récrivant les prévisions donna le chiffre de cinquante sept millions, afin de permettre la déclaration habituelle que les prévisions avaient été dépassées. Dans tous les cas, soixante deux millions n’était pas plus près de la vérité que cinquante sept millions ou que cent quarante-cinq millions. Très probablement, personne ne savait combien, dans l’ensemble, on en avait fabriqué. Il se pouvait également que pas une seule n’ait été fabriquée. Et personne, en réalité, ne s’en souciait. Tout ce qu’on savait, c’est qu’à chaque trimestre un nombre astronomique de bottes étaient produites, sur le papier, alors que la moitié peut-être de la population de l’Océania marchait pieds nus. » (George Orwell, 1984, Partie 1, Chapitre 4)
2. Production des matériel de propagande.
Le ministère de la Vérité produit tout le matériel de propagande dont a besoin le régime. Cela concerne les journaux, les films, les manuels et la littérature. Cela concerne également les affiches. Il est omniprésent dans l’univers d’Océania.
« Il prit dans sa poche une pièce de vingt-cinq cents. Là aussi, en lettres minuscules et distinctes, les mêmes slogans étaient gravés. Sur l’autre face de la pièce, il y avait la tête de Big Brother dont les yeux, même là, vous poursuivaient. Sur les pièces de monnaie, sur les timbres, sur les livres, sur les bannières, sur les affiches, sur les paquets de cigarettes, partout ! Toujours ces yeux qui vous observaient, cette voix qui vous enveloppait.
Dans le sommeil ou la veille, au travail ou à table, au-dedans ou au-dehors, au bain ou au lit, pas d’évasion. Vous ne possédiez rien, en dehors des quelques centimètres cubes de votre crâne. » (George Orwell, 1984, Partie 1, Chapitre 2)
3. La Novlangue.
A la fin du roman, un texte intitulé « les Principes du Novlangue » explique :
« La novlangue a été la langue officielle de l’Océania. Elle fut inventée pour répondre aux besoins de l’Angsoc, ou socialisme anglais. » (George Orwell, 1984, les principes du Novlangue)
Le ministère de la Vérité va développer et imposer l’utilisation de la novlangue, une version simplifiée de l’anglais censée limiter la possibilité de pensée, en éliminant les mots susceptibles d’exprimer des idées rebelles ou des critiques vis-à-vis du Parti. En 1984, au moment où se déroule l’histoire, le vocabulaire de la Novlangue est présent dans le dixième dictionnaire.
« Entre-temps, il gagnait régulièrement du terrain. Les membres du Parti avaient de plus en plus tendance à employer des mots et des constructions grammaticales novlangues dans leurs conversations de tous les jours. La version en usage en 1984 et résumée dans les neuvième et dixième éditions du dictionnaire novlangue était une version temporaire qui contenait beaucoup de mots superflus et de formes archaïques qui devaient être supprimés plus tard.
Nous nous occupons ici de la version finale, perfectionnée, telle qu’elle est donnée dans la onzième édition du dictionnaire. » (George Orwell, 1984, les principes du Novlangue)
Un nouveau dictionnaire, la onzième édition, est censé être l’aboutissement de la Novlangue.
« Le but de la novlangue était, non seulement de fournir un mode d’expression aux idées générales et aux habitudes mentales des dévots de l’angsoc, mais de rendre impossible tout autre mode de pensée.
Il était entendu que lorsque le novlangue serait une fois pour toutes adopté et que l’ancilangue serait oublié, une idée hérétique – c’est-à-dire une idée s’écartant des principes de l’angsoc – serait littéralement impensable, du moins dans la mesure où la pensée dépend des mots.
Le vocabulaire du novlangue était construit de telle sorte qu’il pût fournir une expression exacte, et souvent très nuancée, aux idées qu’un membre du Parti pouvait, à juste titre, désirer communiquer. Mais il excluait toutes les autres idées et même les possibilités d’y arriver par des méthodes indirectes.
L’invention de mots nouveaux, l’élimination surtout des mots indésirables, la suppression dans les mots restants de toute signification secondaire, quelle qu’elle fût, contribuaient à ce résultat. » (George Orwell, 1984, les principes du Novlangue)
La Novlangue s’oppose à l’Ancilangue. L’Ancilangue, c’est l’ancienne langue, et la Novlangue est là pour remplacer l’ancienne langue.
On réduit le vocabulaire pour réduire les formes de pensée. Faire disparaître un mot, c’est faire disparaître l’idée qui se trouve exprimer à travers ce mot.
« En dehors du désir de supprimer les mots dont le sens n’était pas orthodoxe, l’appauvrissement du vocabulaire était considéré comme une fin en soi et on ne laissait subsister aucun mot dont on pouvait se passer. Le novlangue était destiné, non à étendre, mais à diminuer le domaine de la pensée, et la réduction au minimum du choix des mots aidait indirectement à atteindre ce but. » (George Orwell, 1984, les principes du Novlangue)
Derrière la notion de Novlangue, il y a l’idée d’appauvrissement de la pensée et du langage. C’est l’instauration d’une inculture généralisée, assez proche de ce que nous vivons actuellement. Les incultes sont promus aux plus hauts postes et les gens intelligents sont placardisés. Cela concerne autant les gens du système que la fausse opposition. On retrouve des crétins comme Sébastien Delogu ou Ersilia Soudais à des postes de députés.
C’est la même chose dans l’opposition contrôlée où Alain Soral, lui-même sans diplôme, va exprimer sa haine des gens diplômés et instruits pour faire la promotion uniquement de gens comme lui. Il adopte cette stratégie, car il raconte souvent des choses fausses qui flattent les bas instincts de l’homme. Une personne intelligente et donc instruite se rend compte des bêtises qu’il raconte.
C’est pour cela qu’il incite les gens à ne pas s’éduquer ni s’instruire. D’ailleurs, cela se ressent au niveau des militants et des sympathisants, un peu « bas-du-front ».
B. La propagande du Ministère de la Paix (Minipax).
Le ministère de la paix utilise deux techniques de propagande : la guerre perpétuelle (1) et la propagande de guerre (2).
1. La guerre perpétuelle.
Le « Minipax » est responsable de la conduite de la guerre perpétuelle entre Océania, Eurasia et Estasia. La guerre est présentée comme une nécessité pour maintenir la paix intérieure et l’unité au sein d’Océania.
« À partir de ce moment, la guerre, pour ainsi dire, n’avait jamais cessé, mais, à proprement parler, ce n’était pas toujours la même guerre. Pendant plusieurs mois de l’enfance de Winston, il y avait eu des combats de rue confus dans Londres même, et il se souvenait avec précision de quelques-uns d’entre eux. Mais retrouver l’histoire de toute la période, dire qui combattait contre qui à un moment donné était absolument impossible.
Tous les rapports écrits ou oraux ne faisaient jamais allusion qu’à l’événement actuel. En ce moment, par exemple, en 1984 (si c’était bien 1984) l’Océania était alliée à l’Estasia et en guerre avec l’Eurasia. Dans aucune émission publique ou privée il n’était admis que les trois puissances avaient été, à une autre époque, groupées différemment.
Winston savait fort bien qu’il y avait seulement quatre ans, l’Océania était en guerre avec l’Estasia et alliée à l’Eurasia. Mais ce n’était qu’un renseignement furtif et frauduleux qu’il avait retenu par hasard parce qu’il ne maîtrisait pas suffisamment sa mémoire. Officiellement, le changement de partenaires n’avait jamais eu lieu. L’Océania était en guerre avec l’Eurasia. L’Océania avait, par conséquent, toujours été en guerre avec l’Eurasia. L’ennemi du moment représentait toujours le mal absolu et il s’ensuivait qu’aucune entente passée ou future avec lui n’était possible. » (George Orwell, 1984, Partie 1, chapitre 3)
Dans le monde de « 1984 », il y a trois puissances : Oceania, Eurasia et Estasia.

Dans le roman, Oceania est alternativement en guerre contre l’une des puissances et alliée à l’autre.
Au moment de l’histoire, Oceania est en guerre contre Eurasia et alliée à Estasia.
Mais par le passé, Winston se rappelle d’une guerre contre Estasia et une alliance contre Eurasia.
Plus tard dans le roman, on assiste à un étonnant retournement d’alliance militaire, sans que personne ne le remarque vraiment. Cela montre la capacité qu’a le régime de Big Brother de contrôler de manière absolue la réalité que doivent percevoir les citoyens. Avec Big Brother, la parole est performative, elle décrit le monde tel qu’il devrait être et non tel qu’il est.
La guerre est perçue comme un moyen de maintenir la population dans un état de contrôle social, de perpétuer l’obéissance et la loyauté envers Big Brother.
« Elle était, par certains côtés, beaucoup plus fine que Winston et beaucoup moins perméable à la propagande du Parti. Il arriva une fois à Winston de parler, à propos d’autre chose, de la guerre contre l’Eurasia. Elle le surprit en disant avec désinvolture qu’à son avis il n’y avait pas de guerre. Les bombes-fusées qui tombaient chaque jour sur Londres étaient probablement lancées par le gouvernement de l’Océania lui-même, « juste pour maintenir les gens dans la peur ». C’était une idée qui, littéralement, n’était jamais venue à Winston. » (George Orwell, 1984, Partie 2, chapitre 5)
C’est une stratégie qu’utilisent Emmanuel Macron et sa clique depuis 2020 afin de maintenir sa dictature au pouvoir. C’est la guerre contre le Corona-virus (ou plutôt contre les populations qui le porte), c’est la guerre contre l’extrême droite ou contre la Russie. Pendant ce temps-là, on laisse tranquilles l’extrême gauche, les envahisseurs venus d’Afrique ou l’Algérie.
2. La propagande de guerre.
Le ministère de la Paix produit de la propagande destinée à glorifier la guerre en cours. Pour cela, il va diffuser régulièrement des bulletins spéciaux pour évoquer l’évolution de la guerre.
« Winston écoutait le télécran. Pour l’instant, il ne s’en échappait que de la musique, mais il était possible qu’à tout moment il y eût un bulletin spécial en provenance du ministère de la Paix. Les nouvelles du front africain étaient extrêmement préoccupantes. Elles l’avaient tracassé plus ou moins toute la journée. Une armée eurasienne (Océania était en guerre contre Eurasia : Océania avait toujours été en guerre contre Eurasia) avançait vers le sud à une vitesse terrifiante.
Le bulletin de midi n’avait pas mentionné de zone précise, mais il était probable que l’embouchure du Congo fût un champ de bataille. Brazzaville et Léopoldville étaient en danger. On n’avait pas besoin de regarder une carte pour comprendre ce que ça signifiait. Ce n’était pas seulement une question de perdre l’Afrique centrale : pour la première fois dans toute la guerre, le territoire d’Océania était directement menacé.
Une émotion violente, pas exactement de la peur mais une sorte d’excitation diffuse, s’embrasa en lui, et s’éteignit. Il arrêta de réfléchir à la guerre. » (George Orwell, 1984, Partie 3, chapitre 6)
La propagande doit également encourager la haine contre l’ennemi du moment.
Il y avait d’abord les deux minutes de la haine dont Orwell fait une très longue description.
« Il était presque onze heures, et, au département des Archives où travaillait Winston, ils sortaient les chaises des cabines de travail et les disposaient dans le hall, en face de l’immense télécran, pour les Deux Minutes de Haine. Winston venait de prendre place dans une des rangées du milieu.
(…)
Soudain, comme venant d’une machinerie infernale, un grincement effroyable retentit depuis le grand télécran au bout de la pièce. C’était un son à vous faire serrer les dents et hérisser les poils du dos. La Haine avait commencé. Comme d’habitude, le visage d’Emmanuel Goldstein, l’Ennemi du Peuple, était apparu sur l’écran. Des sifflements s’élevèrent ici et là. La petite femme blonde couina de peur et de dégoût. Goldstein était le traître qui, il y a bien longtemps (personne ne se souvenait quand exactement), avait été un des dirigeants du Parti, quasiment au niveau de Big Brother lui-même, mais qui, après s’être engagé dans une contre-révolution, avait été condamné à mort avant de s’échapper mystérieusement et de disparaître.
Même si le programme des Deux Minutes de Haine changeait tous les jours, Goldstein en était toujours le principal protagoniste.
(…)
La Haine n’avait même pas atteint les trente secondes que déjà la moitié des personnes présentes poussaient des hurlements de rage incontrôlés. Le visage de mouton satisfait à l’écran et le terrifiant pouvoir de l’armée eurasienne derrière lui étaient trop à endurer, d’autant que la vue ou la simple pensée de Goldstein produisait automatiquement de la peur et de la haine. Il était un objet de détestation plus constant qu’Eurasia ou Estasia, puisque quand Océania était en guerre contre l’un de ces pouvoirs, elle était généralement en paix avec l’autre.
(…)
Dans sa deuxième minute, la Haine devint frénétique. Les participants trépignaient sur leur chaise et hurlaient avec rage pour couvrir la voix qui s’échappait de l’écran. La petite femme blonde avait viré au rouge, et sa bouche s’ouvrait et se fermait comme celle d’un poisson échoué. Même le visage d’O’Brien s’était empourpré. Il se tenait très droit sur sa chaise, sa poitrine imposante se gonflant et palpitant, comme s’il affrontait une lame de fond.
La fille aux cheveux noirs derrière Winston avait commencé à crier « Sale porc! Sale porc! » quand elle se saisit soudain d’un dictionnaire de nouvelangue qu’elle projeta sur l’écran. Il rebondit sur le nez de Goldstein : la voix continua, inexorablement. Dans un moment de lucidité, Winston se rendit compte qu’il hurlait autant que les autres et frappait violemment ses talons contre les barreaux de sa chaise.
Le plus terrifiant dans les Deux Minutes de Haine n’était pas l’obligation d’y assister, mais qu’il était impossible de ne pas participer. En moins de trente
secondes, plus besoin de faire semblant. Un immonde orgasme de peur et de rancune, un désir de tuer, de torturer, de défoncer des têtes au marteau, semblaient se propager dans le groupe comme une étincelle électrique, transformant chacun, même contre son gré, en un dément hurlant et grimaçant. Et pourtant, la rage ressentie était une émotion abstraite et déconnectée, qui pouvait être redirigée d’un sujet à un autre, comme la flamme d’un chalumeau. Ainsi, à un moment, la haine de Winston ne fut plus dirigée contre Goldstein mais, au contraire, contre Big Brother, contre le Parti, contre la Police de la Pensés, et son cœur se tourna alors vers l’hérétique solitaire moqué sur l’écran, dernier gardien de la vérité et de la probité dans un monde de mensonges.Et pourtant, l’instant d’après, il ne faisait plus qu’un avec les personnes l’entourant, et tout ce qui était dit au sujet de Goldstein lui semblait vrai. Dans ces moments-là, sa haine secrète de Big Brother se transformait en adoration, et Big Brother semblait s’élever tel un protecteur invincible et intrépide, droit comme un roc face aux hordes d’Asie, et Goldstein, malgré sa solitude, son impuissance, et le doute qui subsistait sur son existence même, ressemblait à un sinistre sorcier, capable par le simple pouvoir de sa voix d’ébranler les fondements de la civilisation. Il était même parfois possible de volontairement diriger sa haine.
(…)
La Haine atteignit son apogée. La voix de Goldstein s’était vraiment muée en bêlement, et l’espace d’un instant, son visage devint celui d’un mouton. Puis le visage de mouton se transforma en celui d’un soldat eurasien avançant, immense et terrifiant, sa mitraillette rugissant, et semblant traverser l’écran, à tel point que des personnes au premier rang se tassèrent dans leur chaise. Au même moment, au soulagement général, le visage hostile devint celui de Big Brother, cheveux et moustache noirs, empli de pouvoir et d’une sérénité mystérieuse, si imposant qu’il remplissait presque tout l’écran. Personne n’écouta ce que Big Brother dit. C’était quelques vagues mots d’encouragement, le genre de mots prononcés dans le vacarme de la bataille, incompréhensibles individuellement mais qui redonnaient confiance par le seul acte d’être prononcés. Puis le visage de Big Brother s’estompa, et les trois devises du Parti apparurent en grandes lettres majuscules :
La guerre c’est la paix
La liberté c’est l’esclavage
L’ignorance c’est la force.
Le visage de Big Brother sembla persister plusieurs secondes sur l’écran, comme si l’impact qu’il avait eu sur la rétine de chacun avait été trop vif pour disparaître immédiatement. La petite femme blonde se jeta sur le dossier de la chaise devant elle. Dans un murmure tremblant qui sonnait comme « Mon Sauveur! », elle tendit ses bras en direction de l’écran. Puis elle prit son visage dans ses mains. Il devint apparent qu’elle déclamait une prière.
À ce moment, tout le groupe entra dans une psalmodie profonde, lente, rythmée : « Big Brother ! … Big Brother ! … Big Brother ! », répétée encore et encore, très lentement, avec une longue pause entre chaque mot — un murmure lourd, étrangement sauvage, duquel s’échappaient presque le son des pieds nus tapant le sol et le battement des tamtams. Ils continuèrent pendant au moins trente secondes. C’était un refrain qu’on entendait souvent dans ces moments d’intense émotion. En partie une sorte d’hymne à la sagesse et à la majesté de Big Brother, mais surtout un acte d’hypnose volontaire, un refoulement délibéré de la conscience par le martèlement des mots. Winston sentit ses entrailles se nouer.
Si pendant les Deux Minutes de Haine il ne pouvait s’empêcher de partager le délire général, cette scansion primitive de « Big Brother ! … Big Brother ! » l’emplissait toujours d’horreur. Bien sûr, il chantait avec les autres : il était impossible de faire autrement. Dissimuler ses sentiments, contrôler ses expressions, faire comme tous les autres, c’était un réflexe inné. Mais pendant quelques secondes, il avait été possible que l’expression dans ses yeux l’eût trahi. » (George Orwell, 1984, Partie 1, chapitre 1)
Il existe également la Semaine de la Haine qui se déroule une fois par an.
« Au sixième jour de la Semaine de la Haine, après les défilés, les discours, les cris, les chants, les banderoles, les affiches, les statues en cire, le roulement des tambours et le son des trompettes, le bruit des bottes marchant au pas, le grincement des chenilles de tank, le rugissement des escadrons d’avions, les coups de feu — après six jours de tout ça, quand le grand orgasme avait palpité jusqu’à son apogée et que la haine générale d’Eurasia avait bouillonné jusqu’à une telle exaltation que si la foule avait pu mettre la main sur les deux mille criminels de guerre eurasiens qui seraient publiquement pendus au dernier jour des cérémonies, elle les aurait sans aucun doute mis en pièces — juste à ce moment, il avait été annoncé qu’après tout, Océania n’était pas en guerre contre Eurasia. Océania était en guerre contre Estasia. Eurasia était un allié. » (George Orwell, 1984, Partie 2, chapitre 9)
Les alliés et les ennemis peuvent changer, comme le montre cet extrait concernant la Semaine de la Haine. L’ennemi de la Semaine de la Haine est l’ennemi militaire. Au début, c’est l’Eurasia, mais au sixième jour, cela devient l’Estasia.
En concentrant la haine contre un ennemi unique et extérieur, on va unifier la population autour de son chef. On va également la distraire des vrais problèmes. C’est un mécanisme psychologique vieux comme le monde que décrit très bien Orwell.
C. La propagande du Ministère de l’Amour (Miniamour).
Le ministère de l’Amour va utiliser deux techniques de propagande : la surveillance (1) et l’arrestation par la police de la pensée (2).
1. La surveillance.
Le ministère de l’Amour opère une surveillance massive, utilisant des télécrans et des agents informateurs pour surveiller le comportement et les pensées des citoyens, garantissant ainsi leur loyauté absolue au Parti.
a. Les télécrans.
Les « télécrans » sont l’outil de surveillance qui est omniprésent dans « 1984 ». Ils servent à la fois de télévisions diffusant la propagande du Parti et de dispositifs d’écoute permettant de surveiller les conversations des citoyens. Installés dans chaque foyer et lieu de travail, ils assurent que le Parti peut toujours observer et écouter, rendant la vie privée pratiquement inexistante.
« Dans l’appartement, une voix mielleuse lisait une liste de chiffres en rapport avec la production de fonte. La voix provenait d’une plaque de métal oblongue, semblable à un miroir usé, qui occupait une grande partie du mur de droite. Winston tourna un bouton et la voix s’atténua; les mots restèrent toutefois compréhensibles. Le son de l’instrument (qui s’appelait un télécran) pouvait être diminué, mais il était impossible de l’éteindre complètement.
(…)
Derrière Winston, la voix du télécran continuait à disserter sur la fonte et la réussite du Neuvième Plan Triennal. Le télécran recevait et transmettait simultanément. Le moindre son qu’émettait Winston, au-delà du niveau d’un très léger murmure, serait capté; de plus, tant qu’il restait visible de la plaque de métal, il pouvait être vu aussi bien qu’entendu. Il n’y avait bien sûr aucun moyen de savoir si vous étiez surveillé à un instant donné. À quelle fréquence ou selon quels critères la Police des Pensées se branchait sur un système en particulier, mystère. Il était même possible qu’ils vous surveillassent en permanence. En tout cas, ils pouvaient se brancher sur vous quand bon leur semblait. Vous deviez vivre — et viviez, d’une habitude devenue innée — en présumant que le moindre de vos bruits était entendu, que le moindre de vos mouvements, sauf dans le noir, était scruté » (George Orwell, 1984, Partie 1, chapitre 1)
La simple existence du « Miniamour » et sa réputation de brutalité suffisent à maintenir la population dans une peur constante de dévier de la ligne du Parti.

George Orwell reprend la technique du panoptique inventée au XVIIIe siècle par Jeremy Bentham. C’est une méthode de surveillance qui permet de voir ce que fait une personne sans être vue. C’est une méthode asymétrique. « Voir sans être vu », c’est la devise du panoptique. Il est, en effet, important que celui qui est surveillé ne sache pas si le surveillant le surveille au moment où il agit. Ne le sachant pas, il va intérioriser sa surveillance. Il va se comporter comme s’il était sous surveillance permanente.

Le panoptique suppose deux types de barrières : des barrières hiérarchiques et des barrières fonctionnelles.
Les barrières hiérarchiques concernent la division entre Big Brother, les membres internes et externes du Parti, enfin entre les membres du Parti et le prolétariat.
Big Brother va surveiller les membres internes du Parti. Les membres internes vont surveiller les membres externes du Parti. Les membres externes du Parti vont surveiller le prolétariat. En revanche, personne ne surveille Big Brother. Il y a une hiérarchie très stricte et une division de la surveillance selon le niveau hiérarchique auquel on appartient.

Les barrières fonctionnelles concernent la division entre les quatre ministères et à l’intérieur de chaque ministère entre les différents services. La surveillance va se faire à l’intérieur de chaque ministère et de chaque service.

Le système panoptique va donc combiner les barrières hiérarchiques et fonctionnelles.

Le télécran fait bien sûr penser aux caméras de surveillance modernes. En 1948, elles n’existaient pas. Mais en 2025, elles jouent le rôle du télécran.
Aujourd’hui, les caméras de vidéosurveillance ne sont plus les seules à nous surveiller. Nous disposons de multiples petites caméras dans nos smartphones ou dans nos tablettes.
Nous sommes entrés de plain-pied dans le monde de Big Brother. Nous l’avons vu lors de la dictature sanitaire du Corona-virus et l’utilisation du pass sanitaire sous forme de QR code.
D’abord concentré dans certains lieux, le panoptique va ensuite se généraliser à l’ensemble de la société. Nous sommes entrés dans l’ère du panoptique en 2020. C’était le principal objectif de la crise sanitaire.
b. La police de la pensée.
La Police de la Pensée est l’organe répressif chargé d’éliminer toute dissidence ou pensée déviante. Elle utilise une variété de moyens pour détecter les infractions, y compris la surveillance psychologique, les informateurs, et l’interprétation des expressions faciales et du langage corporel comme preuves de « crimepensée » que l’on peut traduire par « pensée criminelle ».
« C’était absurde, puisque écrire ces mots n’était pas plus dangereux que le fait de tenir un journal; mais pendant un instant il contempla l’idée de déchirer la page et d’abandonner tout le projet. Cependant, il ne le fit pas. Il savait que c’était inutile. Qu’il écrivît « MORT À BIG BROTHER » ou qu’il s’abstînt ne changeait rien. Qu’il continuât le journal ou qu’il l’arrêtât ne changeait rien. La Police de la Pensée l’attraperait dans tous les cas. Il avait commis — et aurait commis, même sans rien avoir écrit — le crime essentiel, celui qui contenait tous les autres. Ils l’appelaient le crimepensée. Le crimepensée ne pouvait pas être dissimulé pour toujours. Vous pouviez le cacher pour quelque temps, plusieurs années même, mais tôt ou tard, ils vous attraperaient. » (George Orwell, 1984, Partie 1, chapitre 1)
Le « crimePensée » était le crime suprême sous le régime de Big Brother. C’est avoir une pensée contraire à la pensée de l’idéologie de l’AngSoc. On pouvait tenter de dissimuler cette pensée, mais la police de la Pensée parvenait toujours à la détecter par de multiples techniques. Lorsque le régime repérait un « crimePensée », cela se terminait par une arrestation.
« C’était toujours la nuit — les arrestations avaient toujours lieu pendant la nuit. Le réveil en sursaut, la main brutale qui vous secouait l’épaule, les lumières qui vous aveuglaient, la sinistre ronde de visages autour du lit. Dans la plupart des cas, il n’y avait ni procès, ni mention de l’arrestation. Les personnes disparaissaient tout simplement, toujours la nuit.
Votre nom était retiré des registres, chaque trace de chacune de vos actions était effacée, votre existence était reniée puis oubliée. Vous étiez aboli, annihilé : vaporisé, disait-on. » (George Orwell, 1984, Partie 1, chapitre 1)
On arrêtait les gens la nuit. Ils disparaissaient de la vie sociale pour toujours. Il n’y avait pas de procès ou de mention de l’arrestation dans la presse. Le régime ne faisait aucune publicité du criminel par la pensée.
« En Océania, il n’y a pas de loi. Les pensées et les actions qui, si détectées, mènent à une mort certaine, ne sont pas formellement prohibées ; et les purges sans fin, les arrestations, les tortures, les emprisonnements et les vaporisations ne sont pas infligés en punition de crimes qui ont vraiment été commis, mais sont simplement l’annihilation de personnes qui pourraient peut-être commettre un crime dans le futur.
Un membre du Parti doit non seulement avoir les bonnes opinions, mais aussi les bons instincts. Beaucoup des croyances et des comportements attendus de lui ne sont jamais clairement énoncés, et ne pourraient pas être énoncés sans mettre à nu les contradictions inhérentes à l’Angsoc. S’il est une personne naturellement orthodoxe (en novlangue, un bonpenseur), il saura, en toute circonstance, sans y réfléchir, quelle est la croyance véritable ou l’émotion désirable. Mais de toute façon, un entraînement mental complexe, subi pendant l’enfance et regroupé autour des mots de novlangue stopcrime, noirblanc et doublepense, le rend réticent et incapable de réfléchir trop profondément à n’importe quel sujet. » (George Orwell, 1984, Partie 2, chapitre 9).
Orwell opère une distinction essentielle entre la loi et la norme.
La loi annonce clairement quelles sont les crimes qu’elle entend interdire et donc punir. Une personne qui enfreint la loi le sait et a pleinement conscience de commettre cette infraction. En droit pénal, une infraction comporte deux éléments : un élément matériel (réalisation de l’acte qui constitue l’infraction) et un élément psychologique (avoir connaissance que cet acte est une infraction).
La norme est une règle sociale implicitement connue des membres de la société. Elle n’est pas énoncée par une loi. Elle est censée être connu par les gens. Elle est intériorisée. C’est le principe de la normalisation bien connu en psychologie sociale. Quelqu’un qui ne respecte la norme sociale est considéré comme un « anormal ». Un anormal est rééduqué pour le contraindre à respecter la norme.
C’est tout ce processus que décrit George Orwell.
« Au loin, un hélicoptère passa entre les toits, plana un instant comme une libellule, et s’en alla dans une longue courbe. C’était la patrouille de police, épiant à travers les fenêtres des gens. Mais les patrouilles importaient peu, à vrai dire. Seule la Police de la Pensée importait. » (George Orwell, 1984, Partie 1, chapitre 1)
Des hélicoptères parcourent la ville et surveillent l’intérieur des appartements afin de contrôler l’activité des membres du parti.
« Dans la mesure où la recherche scientifique se poursuit, voilà son sujet d’étude. Le scientifique d’aujourd’hui est soit un mélange de psychologue et d’inquisiteur, étudiant avec une minutie extraordinaire la signification des expressions faciales, des gestes et des tons de la voix, et testant les effets révélateurs de vérité de drogues, de thérapies de choc, d’hypnoses et de tortures physiques. » (George Orwell, 1984, Partie 2, chapitre 9)
Le roman décrit l’étude des expressions faciales afin de deviner les pensées intimes des membres du parti. C’est l’étude de la communication non-verbale qui permet de comprendre ce que pense une personne et qui parfois entre en contradiction avec ce qu’elle dit. C’est un grand classique de la psychologie de la communication.
De l’utopie à la réalité, il n’y a qu’un pas. Avec chat GPT 4, le logiciel d’Intelligence artificielle est capable d’interpréter les intonations dans les voix, les gestes et mimiques pour en déduire ce que vous pensez réellement.
2. L’arrestation.
Le « Miniamour » est responsable de l’arrestation, de la détention, de la torture et de la rééducation des individus accusés de « crimepensée » ou de toute forme de rébellion contre le Parti. Il faut lire la description de la scène d’arrestation de Winston et de julia.
« Winston ignorait où il se trouvait. Probablement au ministère de l’Amour, mais il n’y avait aucun moyen de s’en assurer. Il était dans une cellule au plafond élevé, sans fenêtres, aux murs blancs de porcelaine brillante. Des lampes dissimulées l’emplissaient d’une froide lumière et Winston entendait un bourdonnement lent et continu qui, pensa-t-il, avait probablement un rapport avec la fourniture de l’air. Un banc, qui était une sorte d’étagère juste assez large pour s’asseoir, faisait le tour de la pièce, coupé seulement par la porte et, au fond de la pièce, par un seau hygiénique qui n’avait pas de siège en bois.
Il y avait quatre télécrans, un dans chaque mur. Winston sentait au ventre une douleur sourde. Elle ne l’avait pas quitté depuis qu’on l’avait jeté dans un fourgon fermé et emporté. Mais il avait faim aussi, une sorte de faim malsaine qui le rongeait. Il pouvait y avoir vingt-quatre heures qu’il n’avait mangé, peut-être trente-six. Il ne savait toujours pas et probablement ne saurait jamais, si c’était le matin ou le soir qu’on l’avait arrêté. Depuis son arrestation, il n’avait rien eu à manger. » (George Orwell, 1984, Partie 3, chapitre 1)
Les prisonniers sont soumis à des séances de torture physique et psychologique visant à briser leur esprit et à les forcer à accepter l’idéologie du Parti.
« Il y avait une longue liste de crimes, espionnage, sabotage et le reste que tout le monde, naturellement, devait confesser. La confession était une formalité, mais la torture était réelle. Combien de fois il avait été battu, combien de temps les coups avaient duré, il ne s’en souvenait pas. Il y avait toujours contre lui à la fois cinq ou six hommes en noir. Parfois c’étaient les poings, parfois les matraques, parfois les verges d’acier, parfois les bottes.
Il lui arrivait de se rouler sur le sol, sans honte, comme un animal, en se tordant de côté et d’autre, dans un effort interminable et sans espoir pour esquiver les coups de pieds. Il s’attirait simplement plus et encore plus de coups, dans les côtes, au ventre, sur les épaules, sur les tibias, à l’aine, aux testicules, sur le coccyx. La torture se prolongeait parfois si longtemps qu’il lui semblait que le fait cruel, inique, impardonnable, n’était pas que les gardes continuassent à le battre, mais qu’il ne pût se forcer à perdre connaissance. Il y avait des moments où son courage l’abandonnait à un point tel qu’il se mettait à crier grâce avant même que les coups ne commencent ; des moments où la seule vue d’un poing qui reculait pour prendre son élan suffisait à lui faire confesser un flot de crimes réels et imaginaires. Il y avait d’autres moments où il commençait avec la résolution de ne rien confesser, où chaque mot devait lui être arraché entre des halètements de douleur, et il y avait des instants où il essayait faiblement d’un compromis, où il se disait : « Je vais me confesser mais pas encore. Je vais tenir jusqu’à ce que la souffrance devienne insupportable. Trois coups de pieds de plus, deux coups de plus, puis je leur dirai ce qu’ils veulent. »
Il était parfois battu au point qu’il pouvait à peine se redresser, puis il était jeté comme un sac de pommes de terre sur le sol de pierre d’une cellule. On le laissait récupérer ses forces quelques heures, puis on l’emmenait et on le battait encore. Il y avait aussi des périodes plus longues de rétablissement. Il s’en souvenait confusément car il les passait surtout dans la stupeur et le sommeil. Il se souvenait d’une cellule où il y avait un lit de bois, sorte d’étagère qui sortait du mur, une cuvette d’étain, des repas de soupe chaude et de pain, parfois du café. Il se souvenait d’un coiffeur hargneux qui vint le raser et le tondre et d’hommes à l’air affairé, antipathiques, vêtus de vestes blanches, qui lui prenaient le pouls, lui tapotaient les articulations pour étudier ses réflexes, lui relevaient les paupières, le palpaient de doigts durs pour trouver les os cassés, et lui enfonçaient des aiguilles dans les bras pour le faire dormir.
Les passages à tabac se firent moins fréquents et devinrent surtout une menace, une horreur à laquelle il pourrait être renvoyé si ses réponses n’étaient pas satisfaisantes. Ceux qui l’interrogeaient maintenant n’étaient pas des brutes en uniforme noir, mais des intellectuels du Parti, de petits hommes rondelets aux gestes vifs et aux lunettes brillantes, qui le travaillaient pendant des périodes qui duraient (il le pensait, mais ne pouvait en être sûr) dix ou douze heures d’affilée. Ces autres questionneurs veillaient à ce qu’il souffrît constamment d’une légère douleur, mais ce n’était pas surtout sur la souffrance qu’ils comptaient. Ils le giflaient, lui tordaient les oreilles, lui tiraient les cheveux, l’obligeaient à se tenir debout sur un pied, lui refusaient la permission d’uriner, l’aveuglaient par une lumière éblouissante, jusqu’à ce que l’eau lui coulât des yeux.
Mais leur but était simplement de l’humilier et d’annihiler son pouvoir de discussion et de raisonnement. Leur arme réelle était cet interrogatoire sans pitié qui se poursuivait sans arrêt heure après heure, qui le prenait en défaut, lui tendait des pièges, dénaturait tout ce qu’il disait, le convainquait à chaque pas de mensonge et de contradiction, jusqu’à ce qu’il se mît à pleurer, autant de honte que de fatigue nerveuse.
Il lui arrivait de pleurer une demi-douzaine de fois dans une seule session. Ses bourreaux, la plupart du temps, vociféraient qu’il voulait les tromper et menaçaient à chaque hésitation de le livrer de nouveau aux gardes. Mais parfois ils changeaient soudain de ton, lui donnaient du « camarade », en appelaient à lui au nom de l’Angsoc et de Big Brother et lui demandaient tristement si, même en cet instant, il ne lui restait aucune loyauté envers le Parti qui pût le pousser à désirer défaire le mal qu’il avait fait.
Quand, après des heures d’interrogatoire, son courage s’en allait en lambeaux, même cet appel pouvait le réduire à un larmoiement hypocrite. En fin de compte, les voix grondeuses l’abattirent plus complètement que les bottes et les poings des gardes. Il devint simplement une bouche qui prononçait, une main qui signait tout ce qu’on lui demandait. Son seul souci était de deviner ce qu’on voulait qu’il confessât, et de le confesser rapidement, avant que les brimades ne recommencent. » (George Orwell, 1984, Partie 3, chapitre 2)
La pièce 101 est la pièce du Parti la plus redoutée du « Miniamour », où les prisonniers sont confrontés à leur plus grande peur, utilisée comme ultime moyen de les contraindre à se soumettre totalement au Parti.
Dans la dernière partie du roman, Winston attend dans la salle d’attente du Ministère de l’Amour. Une salle remplie de prisonniers. Il voit ses co-détenus partir pour chacun leur tour vers la salle 101. Puis vint le moment où doit lui-même s’y rendre. C’est le moment clef du livre.
« Il y eut sur le palier un lourd piétinement de bottes. La porte d’acier tourna et s’ouvrit avec un bruit métallique. O’Brien entra dans la cellule. Derrière lui venaient l’officier au visage de cire et les gardes en uniforme noir. – Debout ! dit O’Brien. Venez ici !
Winston se mit debout devant lui. O’Brien lui prit les épaules entre ses mains puissantes et le regarda de près. – Vous avez pensé à me tromper, dit-il. C’est stupide.
Redressez-vous. Regardez-moi en face. Il s’arrêta et continua sur un ton plus aimable :– Vous vous améliorez. Intellectuellement, il y a très peu de mal en vous. Ce n’est que par la sensibilité que vous n’avez pas progressé. Dites-moi, Winston, et attention ! pas de mensonge ! Vous savez que je puis toujours déceler un mensonge. Dites-moi, quels sont vos véritables sentiments à l’égard de Big Brother ?
– Je le hais.
– Vous le haïssez. Bon. Le moment est donc venu pour vous de franchir le dernier pas. Il faut que vous aimiez Big Brother. Lui
obéir n’est pas suffisant. Vous devez l’aimer !Il relâcha Winston et le poussa légèrement vers les gardes.
– Salle 101, dit-il. » (George Orwell, 1984, Partie 3, chapitre 4)
L’interrogatoire dans la salle 101 est l’aboutissement de la rééducation de Winston.
« À chaque étape de sa détention, Winston avait su, ou cru savoir, dans quelle région de l’énorme édifice sans fenêtres il se trouvait. Il y avait probablement de légères différences dans la pression atmosphérique. Les cellules où les gardes l’avaient battu étaient en souterrain. La pièce où il avait été interrogé par O’Brien était tout en haut, près du toit. L’endroit où il se trouvait actuellement était de plusieurs mètres sous le sol, aussi bas qu’il était possible de s’enfoncer.
Elle était plus grande que la plupart des cellules dans lesquelles il s’était trouvé. Mais il regarda à peine ce qui l’entourait. Tout ce qu’il remarqua, c’est qu’il y avait devant lui deux petites tables, couvertes chacune d’un tapis vert. L’une n’était qu’à un mètre ou deux de lui, l’autre se trouvait plus loin, près de la porte. Il était assis sur une chaise, et si étroitement attaché qu’il ne pouvait même pas bouger la tête. Une sorte de crampon lui prenait la tête par-derrière et l’obligeait à regarder droit devant lui.
Il demeura seul un moment, puis la porte s’ouvrit et O’Brien entra.
– Vous m’avez une fois demandé, dit O’Brien ce qui se trouvait dans la salle 101. Je vous ai répondu que vous le saviez déjà. Tout le monde le sait. Ce qui se trouve dans la salle 101, c’est la pire chose qui soit au monde.
La porte s’ouvrit encore. Un garde entra qui apportait un objet fait de fil métallique, une boîte ou une corbeille quelconque. Il le déposa sur la table la plus éloignée de Winston. Celui-ci, empêché par la position d’O’Brien, ne pouvait voir ce que c’était.
– La pire chose du monde, poursuivit O’Brien, varie suivant les individus. C’est tantôt être enterré vivant, tantôt brûlé vif, tantôt encore être noyé ou empalé, et il y en a une cinquantaine d’autres qui entraînent la mort. Mais il y a des cas où c’est quelque chose de tout à fait ordinaire, qui ne comporte même pas d’issue fatale.
Il s’était un peu écarté, de sorte que Winston pouvait mieux voir l’objet qui se trouvait sur la table. C’était une cage oblongue de fils métalliques que l’on pouvait tenir par une poignée placée au sommet. Fixé en avant de la cage se trouvait un objet qui ressemblait à un masque d’escrime dont la partie concave serait tournée vers l’extérieur. Bien que cette cage fût placée à trois ou quatre mètres de lui, il pouvait voir qu’elle était divisée dans le sens de la longueur en deux compartiments dans chacun desquels il y avait des créatures. C’étaient des rats.
– Dans votre cas, dit O’Brien, il se trouve que le pire du monde, ce sont les rats.
Une sorte de tremblement avertisseur, une crainte d’il ne savait quoi, avait traversé Winston dès le premier coup d’œil jeté sur la cage. Mais, à ce moment, la signification du masque fixé devant la cage pénétra soudain en lui. Ses entrailles se glacèrent.
– Vous ne pouvez faire cela ! hurla-t-il d’une voix aiguë et cassée. Vous ne pouvez pas ! Vous ne pouvez pas ! C’est impossible !
– Vous rappelez-vous, dit O’Brien, le moment de panique qui survenait toujours dans vos rêves ? Il y avait devant vous un mur d’ombre et, dans vos oreilles, le bruit d’un mugissement. De l’autre côté du mur, il y avait quelque chose de terrible. Vous saviez ce que c’était, et vous reconnaissiez le savoir, mais vous n’osiez tirer cette connaissance jusqu’à la lumière de votre conscience. De l’autre côté du mur, ce qu’il y avait, c’étaient des rats.
– O’Brien, dit Winston en faisant un effort pour maîtriser sa voix, vous savez que ce n’est pas nécessaire, que voulez-vous que je fasse ?
O’Brien ne répondit pas directement. Quand il parla, ce fut d’un ton professoral qu’il affectait parfois. Il regardait pensivement au loin, comme s’il s’adressait à un auditoire, placé quelque part derrière Winston.
– La souffrance par elle-même, dit-il, ne suffit pas toujours. Il y a des cas où les êtres humains supportent la douleur, même jusqu’à la mort. Mais il y a pour chaque individu quelque chose qu’il ne peut supporter, qu’il ne peut contempler. Il ne s’agit pas de courage ni de lâcheté. Quand on tombe d’une hauteur, ce n’est pas une lâcheté que de se cramponner à une corde. Quand on remonte du fond de l’eau, ce n’est pas une lâcheté que de s’emplir les poumons d’air. C’est simplement un instinct auquel on ne peut désobéir. Il en est ainsi pour vous avec les rats. Vous ne pouvez les supporter. Ils constituent une forme de pression à laquelle vous ne pourriez résister, même si vous le désiriez. Vous ferez ce que l’on exige de vous. – Mais qu’est-ce donc ? Qu’est-ce ? Comment pourrai-je le
faire, si je ne sais ce que c’est ? » (George Orwell, 1984, Partie 3, chapitre 5)
En brisant physiquement et mentalement les individus, le « Miniamour » élimine toute opposition réelle ou potentielle au Parti, consolidant ainsi son contrôle sur la société.

D. La propagande du Ministère de l’Abondance (Miniplein).
Le ministère de l’Abondance utilise une seule technique de propagande : le contrôle économique.
En effet, le « Miniplein » régule la production de biens, s’assurant que la pénurie est maintenue afin de contrôler la population.
« Comme pour confirmer ces mots, un appel de clairon fut lancé du télécran juste au-dessus de leurs têtes. Cette fois, pourtant, ce n’était pas la proclamation d’une victoire militaire, mais simplement une annonce du ministère de l’Abondance.
– Camarades ! cria une jeune voix ardente. Attention, camarades ! Nous avons une grande nouvelle pour vous. Nous avons gagné la bataille de la production ! Les statistiques, maintenant complètes, du rendement dans tous les genres de produits de consommation, montrent que le standard de vie s’est élevé de rien moins que vingt pour cent au-dessus du niveau de celui de l’année dernière. Il y a eu ce matin, dans tout l’Océania d’irrésistibles manifestations spontanées de travailleurs qui sont sortis des usines et des bureaux et ont défilé avec des bannières dans les rues. Ils criaient leur gratitude à Big Brother pour la vie nouvelle et heureuse que sa sage direction nous a procurée. Voici quelques-uns des chiffres obtenus : Denrées alimentaires…
La phrase, « notre vie nouvelle et heureuse », revint plusieurs fois. C’était, depuis peu, une phrase favorite du ministère de l’Abondance.
Parsons, son attention éveillée par l’appel du clairon, écoutait bouche bée, avec une sorte de solennité, de pieux ennui. Il ne pouvait suivre les chiffres, mais il n’ignorait pas qu’ils étaient une cause de satisfaction. Il avait sorti une pipe énorme et sale, déjà bourrée à moitié de tabac noirci. Avec la ration de cent grammes par semaine de tabac, il était rarement possible de remplir une pipe jusqu’au bord. Winston fumait une cigarette de la Victoire qu’il tenait soigneusement horizontale. La nouvelle ration ne serait pas distribuée avant le lendemain et il ne lui restait que quatre cigarettes. Il avait pour l’instant fermé ses oreilles au bruit de la salle et écoutait les balivernes qui ruisselaient du télécran.
Il apparaissait qu’il y avait même eu des manifestations pour remercier Big Brother d’avoir augmenté jusqu’à vingt grammes par semaine la ration de chocolat. » (George Orwell, 1984, Partie 1, chapitre 5)
Le ministère manipule les statistiques pour afficher une croissance économique fictive et une abondance de biens. Il produit constamment de fausses statistiques économiques afin de convaincre la population que le niveau de vie s’améliore sous le règne du Parti, malgré une réalité tout autre. C’est ce que montre un autre passage du roman.
« L’annonce du ministère de l’Abondance s’acheva sur un autre appel de clairon et fit place à une musique criarde. Parsons, que le bombardement des chiffres avait animé d’un vague enthousiasme, enleva sa pipe de sa bouche.
– Le ministère de l’Abondance a certainement fait du bon travail cette année, dit-il en secouant la tête d’un air entendu. À propos, vieux Smith, je suppose que vous n’avez aucune lame de rasoir à me céder ?
– Pas une, répondit Winston. Il y a six semaines que je me sers de la même lame moi-même.
– Ah ! bon. Je voulais seulement tenter ma chance, vieux.
– Je regrette, dit Winston. » (George Orwell, 1984, Partie 1, chapitre 5)
Il crée des pénuries artificielles pour renforcer la dépendance de la population envers le Parti et réduire la possibilité de mécontentement ou de révolte. Les pénuries et le rationnement forcent les citoyens à rester préoccupés par la survie quotidienne, les distrayant des véritables problèmes politiques et sociaux.
IV. Les techniques de manipulation mentale de l’opposition.
Cette opposition va également utiliser des techniques de propagande : la canalisation du mécontentement (A), la justification du régime répressif (B), un test de loyauté (C), l’illusion de la résistance (D) et la ritualisation de la haine (E).
A. Canaliser le mécontentement.
En désignant Emmanuel Goldstein comme ennemi, le Parti offre à la population un exutoire pour son mécontentement et sa frustration. Il permet de diriger sa colère loin de Big Brother. C’est la vieille technique du bouc émissaire déjà présente dans la Bible et reprise par René Girard.

« Lorsqu’il aura achevé de faire l’expiation pour le sanctuaire, pour la tente de réunion et pour l’autel, il présentera le bouc vivant. Ayant posé ses deux mains sur la tête du bouc vivant, Aaron confessera sur lui toutes les iniquités des enfants d’Israël et toutes leurs transgressions, selon qu’ils ont péché ; il les mettra sur la tête du bouc et il l’enverra ensuite au désert par un homme tout prêt. Le bouc emportera sur lui toutes leurs iniquités dans une terre inhabitée, et l’homme lâchera le bouc dans le désert. Alors Aaron entrera dans la tente de réunion ; il quittera les vêtements de lin qu’il avait revêtus pour entrer dans le sanctuaire et, les ayant déposés là, il baignera son corps dans l’eau en un lieu saint et reprendra ses vêtements. Il sortira ensuite, offrira son holocauste et celui du peuple, fera l’expiation pour lui et pour le peuple, et fera fumer sur l’autel la graisse du sacrifice pour le péché. » (Levitique XVI : 20-25)
Aaron va choisir un bouc. Il va mettre les mains sur la tête du bouc et lui transférer tous les défauts, toutes les erreurs du peuple juif. Ensuite, il chasse le bouc dans le désert. Il transfère les fautes sur le bouc et en le chassant, il éloigne les fautes.
C’est le bouc émissaire.
Aaron va utiliser le mécanisme psychologique du transfert. Il va projeter les éléments psychologiques indésirables sur un élément extérieur. Ici, l’élément extérieur, c’est le bouc. L’éloignement du bouc dans le désert permet d’oublier les péchés.
C’est la même chose avec Carl Schmitt et sa théorisation de l’ennemi comme but de la politique. L’ennemi, c’est un autre nom pour le bouc émissaire de la Bible.

Dans le monde de « 1984 », il y a en réalité deux boucs-émissaires.
Nous avons un bouc émissaire intérieur, Emmanuel Goldstein.
Nous avons également un bouc émissaire extérieur : l’adversaire militaire d’Océania.
L’exemple d’Emmanuel Goldstein est d’ailleurs frappant à ce sujet. On y retrouve toutes les étapes du processus du bouc émissaire dans la Bible.
1. Première étape : choix du bouc-émissaire.
« Goldstein était le traître qui, il y a bien longtemps (personne ne se souvenait quand exactement), avait été un des dirigeants du Parti, quasiment au niveau de Big Brother lui-même, mais qui, après s’être engagé dans une contre-révolution, avait été condamné à mort avant de s’échapper mystérieusement et de disparaître. » (George Orwell, 1984, Partie 1, chapitre 1)
Emmanuel Goldstein a été membre du Parti par le passé. Il en fut l’un des membres-fondateurs. Souvent, le pouvoir va choisir comme opposition contrôlée l’un de ses membres pour lui demander de faire semblant de s’opposer à lui. C’est comme cela que l’on retrouve beaucoup d’anciens membres du système qui soudainement vont basculer vers la contestation d’un système qui les a grassement nourris. C’est toujours surprenant. Par exemple, tous les anciens francs-maçons qui pullulent dans la dissidence et qui soudainement basculent du côté obscur de la Force.
2. Deuxième étape : transfert des péchés sur le bouc-émissaire.
« Même si le programme des Deux Minutes de Haine changeait tous les jours, Goldstein en était toujours le principal protagoniste. Il était le Judas originel, le premier infidèle du Parti. Tous les crimes ultérieurs contre le Parti, toutes les trahisons, tous les actes de sabotage, toutes les hérésies, toutes les déviances, tout découlait directement de ses enseignements. Quelque part, il était encore vivant, et mûrissait ses conspirations : peut-être de l’autre côté de la mer, sous la protection de ses mécènes, ou même, comme le disait quelquefois la rumeur, caché ici, en Océania. » (George Orwell, 1984, Partie 1, chapitre 1)
Big Brother va transférer ses propres erreurs sur la tête d’Emmanuel Goldstein. Il va jouer le rôle de Juda.
Juda est l’incarnation du bouc émissaire dans le christianisme.
Juda faisait partie des douze apôtres présents autour du Christ. Il remplit la première condition, qui est d’avoir fait partie d’un système qu’il va ensuite trahir.
On va mettre sur la tête de Juda tous les défauts, tous les crimes du groupe.
On comprend ici la nécessité que l’opposant doit nécessairement émerger du groupe, car il doit le trahir. Pour trahir, il faut avoir fait partie du groupe. C’est parce qu’il a fait partie du groupe et qu’il l’a trahi qu’on pourra pouvoir projeter sur sa tête les problèmes des autres.
3. Troisième étape : éloignement du bouc-émissaire.
« Goldstein était le traître qui, il y a bien longtemps (personne ne se souvenait quand exactement), avait été un des dirigeants du Parti, quasiment au niveau de Big Brother lui-même, mais qui, après s’être engagé dans une contre-révolution, avait été condamné à mort avant de s’échapper mystérieusement et de disparaître. » (George Orwell, 1984, Partie 1, chapitre 1)
Emmanuel Goldstein est condamné à mort, mais parvient de manière étonnante à s’échapper et à rester en vie. Il reste dans la clandestinité avec la complicité implicite du pouvoir. C’est l’équivalent de l’expulsion du bouc dans le désert. Le bouc est expulsé de la cité. En étant éloigné, il peut incarner les défauts des gens. Ses défauts sont mis en dehors de la cité, non seulement symboliquement, mais également psychologiquement.
C’estêAlexandre Soljenitsyne expulsé d’URSS en 1974. C’est Alain Soral expulsé de France vers la Suisse avec la protection du procureur qui à empéché son incarcération.

Soljenitsyne a pu continuer de critiquer l’URSS depuis l’étranger et l’URSS a put instrumentaliser le grand écrivain comme sont principale opposant De même Alain Soral continue de critiquer le régime français depuis son exil suisse sans être beaucoup inquiété.
C’est une technique vieille comme le monde.
B. Justification du régime répressif.
L’existence supposée d’Emmanuel Goldstein et de la Fraternité sert avant tout à justifier l’instauration de mesures de surveillance et de répression toujours plus sévères par le Parti. L’illusion d’une menace permanente de subversion maintient un climat de peur et de vigilance, condition nécessaire au contrôle total de la population. C’est la fonction essentielle allouée par le système à Emmanuel Goldstein : personnifier l’ennemi intérieur et extérieur à la fois, afin que la répression paraisse toujours légitime et nécessaire.
On reconnaît souvent un « opposant contrôlé » au fait que le pouvoir n’a pas peur d’en faire la promotion : il parle de lui, diffuse son image, parfois même lui donne la parole, car il sait qu’il ne représente pas une menace réelle pour son pouvoir. En revanche, un véritable opposant, capable de renverser le système, subit une « conjuration du silence » : son nom n’est pas prononcé, ses idées ne sont pas relayées, il est effacé de l’espace public.
Les outrances verbales d’Alain Soral, de Robert Faurisson ou de Dieudonné sur les Juifs ou la Shoah, qu’elles soient calculées ou non, ont joué un rôle analogue. Elles ont offert au pouvoir un prétexte pour justifier le vote et l’extension de lois répressives encadrant la liberté d’expression, comme la loi Gayssot (1990) ou ses élargissements ultérieurs.
Ce phénomène montre comment un discours extrême, au lieu d’affaiblir le système, peut au contraire lui fournir l’argumentaire idéal pour resserrer le contrôle légal et social sur l’ensemble de la population.
C. Test de loyauté.
La chasse aux sympathisants de Goldstein et aux membres de la Fraternité permet au Parti de tester la loyauté de ses citoyens. Ceux qui expriment de la sympathie pour Goldstein ou des idées subversives sont rapidement identifiés et « corrigés ». On les rééduque dans la salle 101
Ce procédé rappelle certaines méthodes historiques. Par exemple, après l’attentat du 20 juillet 1944 contre Hitler, connu sous le nom de « l’opération Walkyrie », le Führer, indemne, laissa brièvement planer le doute sur sa mort. Cela incita des officiers et responsables politiques hésitants à se découvrir en croyant que le coup d’État avait réussi. Identifiés, ils furent arrêtés, jugés sommairement et exécutés, ou poussés au suicide comme le maréchal Erwin Rommel.
Dans les deux cas, le mécanisme est similaire : la mise en scène d’une menace ou d’une vacance du pouvoir permet de révéler les véritables loyautés et d’éliminer les opposants.
D. Illusion de la résistance.
En contrôlant l’opposition, le Parti crée l’illusion qu’une résistance est possible, tout en s’assurant que toute opposition réelle est inefficace. Cela démoralise et fragmente la véritable résistance, empêchant l’émergence d’une menace sérieuse à son pouvoir.
Ce genre de mouvement est infiltré par la police ou les services de renseignement. le moindre écart d’un participant est enregistré, noté et poursuivi devant la justice. C’est exactement ce qui se passe avec Winston et Julia dans le roman. Cela ne concerne pas seulement la fiction, mais le monde réel dans toutes les associations, partis politiques ou syndicats qui travaillent et donc collaborent avec les autorités pour arrêter ceux qui seraient tentés de contester la légitimité du pouvoir.
E. Ritualisation de la haine.
Les séances de haine quotidiennes et d’autres rituels collectifs dirigent la frustration et la colère des citoyens vers des ennemis extérieurs ou fictifs, renforçant la cohésion sociale sous l’égide du Parti et empêchant l’expression du mécontentement contre le système lui-même.
L’opposition contrôlée dans « 1984 » démontre la manipulation psychologique et sociale profonde exercée par le Parti pour maintenir son emprise sur la société. En créant un ennemi commun, le Parti unit la population sous sa bannière, tout en empêchant l’émergence d’une véritable dissidence. Cela souligne le thème central du roman : le contrôle absolu du Parti sur la réalité, capable non seulement de manipuler le présent et le passé, mais aussi de façonner la perception de la vérité par les citoyens.
La notion d’opposition contrôlée est pertinente au-delà du cadre du roman, évoquant des réflexions sur la manière dont les gouvernements ou d’autres groupes de pouvoir peuvent manipuler l’opinion publique et supprimer la dissidence réelle dans notre propre monde.