OVNI et inconscient collectif, Jung à l’épreuve des archives déclassifiées : 1947 : l’année où naît le mythe moderne des OVNI (1/7)
Il est difficile de trouver une année plus symbolique que 1947 dans l’histoire contemporaine du phénomène OVNI.
En quelques mois se mettent en place les principaux éléments du monde qui dominera la seconde moitié du XXe siècle : la guerre froide se cristallise, les États-Unis adoptent la doctrine Truman, le plan Marshall est annoncé, la CIA est créée, l’US Air Force devient une arme indépendante et les premières « soucoupes volantes » envahissent brutalement le ciel et l’imaginaire américains.
Le 24 juin 1947, le pilote Kenneth Arnold observe neuf objets inconnus près du mont Rainier. Quelques jours plus tard éclate l’affaire de Roswell. À la fin de l’année, l’armée américaine crée le Project Sign afin d’enquêter officiellement sur ces phénomènes.
Onze ans plus tard, en 1958, Carl Gustav Jung consacrera un livre entier aux soucoupes volantes : Un mythe moderne. Des « signes du ciel »
.

Pour Jung, la question ne consiste pas seulement à savoir si les objets observés existent physiquement. Il cherche à comprendre pourquoi, à un moment historique précis, l’humanité commence à regarder le ciel et à y voir des objets circulaires mystérieux.
Ayant lu ce livre lorsque j’étais étudiant en psychologie, j’ai toujours regardé le phénomène OVNI avec curiosité. Il m’est revenu en mémoire lorsque Donald Trump a annoncé la déclassification de documents classés confidentiels sur le sujet. Tranche après tranche de divulgation, je suis allé consulter ces documents et je les ai téléchargés sur mon ordinateur afin de les étudier du point de vue de Jung.

Ce qui frappe dans les documents déclassifiés, c’est l’importance de l’année 1947. Or, 1947 constitue précisément le moment où cet archétype s’est « constellé ».
I. Le tournant de 1947
A. Le traumatisme atomique
Pour comprendre 1947, il faut commencer deux ans plus tôt.
Les 6 et 9 août 1945, les bombes atomiques larguées sur Hiroshima et Nagasaki font entrer l’humanité dans une situation psychologique totalement nouvelle. Pour la première fois, l’être humain possède les moyens techniques de provoquer lui-même une destruction à une échelle jusque-là inimaginable.

La guerre s’achève, mais la peur ne disparaît pas avec elle. Elle change de nature. À l’ancienne peur de l’invasion, du bombardement et de l’occupation s’ajoute désormais celle d’une destruction technologique presque absolue.
Ce contexte prendra une importance fondamentale dans l’analyse ultérieure de Jung. Dans « Un mythe moderne« , celui-ci établit précisément un rapport entre le phénomène des soucoupes volantes, l’angoisse collective et la menace nucléaire. Un travail universitaire contemporain consacré à son analyse résume sa position : l’archétype du Soi se trouve constellé par l’incertitude et l’angoisse de la guerre froide, susceptible d’aboutir à une guerre nucléaire menaçant l’humanité (Lawrence R. Alschuler, « Conspiracy theories and flying saucers », Psychotherapy and Politics International, vol. 20, no 3, 2022, p. 1-11. DOI : 10.24135/ppi.v20i3.07).
Le ciel moderne n’est donc plus seulement le domaine des dieux et des anges. Il devient également celui des bombardiers, des fusées et bientôt des missiles nucléaires.
B. 1946 : le monde se coupe en deux
La guerre contre l’Allemagne et le Japon est à peine terminée que l’alliance entre les puissances occidentales et l’Union soviétique commence à se désagréger.
Le 5 mars 1946, Winston Churchill prononce à Fulton, dans le Missouri, son célèbre discours évoquant le « rideau de fer » descendu à travers l’Europe. Contrairement à ce que l’on affirme parfois, le discours ne date donc pas de 1947 mais de 1946. Les Archives nationales américaines le considèrent comme l’un des moments marquants du début de la guerre froide.
Une frontière désormais presque mythique divise le continent européen :
- À l’Est, le bloc soviétique.
- À l’Ouest, le monde américain.
Cette division géopolitique possède également une dimension psychologique.
Le monde se structure de plus en plus autour de couples d’oppositions :
- Occident / Orient.
- Capitalisme / communisme.
- États-Unis / URSS.
- Liberté / totalitarisme dans le discours occidental.
- Impérialisme / socialisme dans le discours soviétique.
Cette polarisation croissante sera essentielle pour Jung. Car l’un des thèmes fondamentaux de son interprétation des soucoupes volantes sera précisément la compensation d’un monde psychiquement divisé par l’apparition d’une figure circulaire exprimant la totalité.
C. Mars 1947 : la doctrine Truman
L’année 1947 accélère brutalement cette division. Le 12 mars, Harry Truman prononce devant le Congrès le discours qui donnera naissance à la doctrine Truman. Les États-Unis annoncent leur volonté de soutenir les États menacés par les mouvements communistes ou les pressions extérieures, initialement à propos de la Grèce et de la Turquie. La logique de l’ »endiguement » du communisme commence à structurer la politique internationale américaine.
Le conflit entre les deux anciens alliés n’est plus simplement diplomatique. Il devient un système mondial. Désormais, derrière toute crise internationale peut apparaître la question : que fait l’adversaire ?
Cette interrogation aura une importance considérable dans les premiers dossiers concernant les soucoupes volantes. Car lorsqu’un objet inconnu apparaît dans le ciel américain en 1947, la première hypothèse des militaires n’est pas nécessairement celle d’un visiteur extraterrestre. Elle peut être beaucoup plus inquiétante politiquement : s’agit-il d’une nouvelle arme soviétique ?
D. Juin 1947 : le plan Marshall et les premières soucoupes
Le 5 juin 1947, George Marshall présente à Harvard le programme qui deviendra le plan Marshall, destiné à favoriser la reconstruction de l’Europe. Le discours intervient dans un contexte où Washington redoute notamment l’extension de l’influence communiste sur un continent ruiné par la guerre.
Dix-neuf jours plus tard survient un événement d’une tout autre nature.
Le 24 juin 1947, Kenneth Arnold pilote son avion près du mont Rainier, dans l’État de Washington. Il déclare avoir aperçu neuf objets volant en formation à très grande vitesse. La description qu’il donne aux journalistes est rapidement transformée par la presse. Arnold compare notamment leur déplacement à celui d’une soucoupe ricochant sur l’eau. L’expression « flying saucer » (soucoupe volante) entre alors brutalement dans le vocabulaire populaire américain. Les National Archives considèrent l’observation d’Arnold comme l’événement fondateur de la grande vague moderne des soucoupes volantes.

Le phénomène devient viral avant même l’existence des réseaux sociaux. Les témoignages se multiplient. Les journaux s’en emparent. Une nouvelle forme vient d’apparaître dans l’imaginaire collectif : le disque volant. Il faut insister sur ce point.

La forme elle-même mérite d’être remarquée. Le disque n’est évidemment pas une invention de l’ufologie moderne. Depuis l’Antiquité, les civilisations ont utilisé le cercle et le disque céleste pour représenter le Soleil, les astres, la divinité ou sa manifestation. Dans le Proche-Orient ancien apparaissent notamment les disques divins et les disques ailés ; dans l’iconographie iranienne, le rayonnement circulaire associé au divin participera à une histoire beaucoup plus vaste du nimbus et de l’auréole.

Il ne s’agit pas d’affirmer que la « soucoupe volante » de 1947 descend directement de ces représentations anciennes. Le rapprochement est d’une autre nature, précisément celle qui intéressera Jung : pourquoi, lorsqu’un phénomène inconnu surgit dans le ciel de l’homme moderne, prend-il si facilement la forme élémentaire du cercle ou du disque, l’une des plus anciennes formes par lesquelles l’humanité a représenté le céleste et le sacré ? Nous reviendrons sur cette étonnante permanence symbolique.
En 1947, le mot « OVNI » n’appartient pas encore au vocabulaire populaire. C’est la soucoupe volante qui constitue la première image du phénomène moderne. Et sa forme est déjà symboliquement remarquable. Elle est ronde.
E. Roswell : de l’objet inconnu au grand récit
Quelques jours seulement après Kenneth Arnold survient l’affaire qui deviendra beaucoup plus tard le grand mythe fondateur de l’ufologie américaine : Roswell. Début juillet 1947, des débris sont découverts dans une propriété du Nouveau-Mexique. Le 8 juillet, l’armée annonce publiquement que le personnel du Roswell Army Air Field a récupéré un « flying disc », avant de remplacer très rapidement cette première explication par celle d’un ballon météorologique. Les enquêtes officielles menées plusieurs décennies plus tard par l’US Air Force rattacheront finalement l’événement au programme secret de ballons Project Mogul.
Un élément doit néanmoins être souligné à la lumière des nouvelles archives déclassifiées. À ce stade de notre examen des documents publiés dans le cadre de PURSUE, nous n’avons pas retrouvé de dossier militaire contemporain de juillet 1947 décrivant directement ce qui aurait été récupéré à Roswell. Certains documents déclassifiés postérieurs évoquent bien l’affaire ou la ville de Roswell, mais ils ne constituent pas le rapport original de l’incident recherché depuis des décennies par les ufologues.
Cette absence n’est d’ailleurs pas nouvelle. Les National Archives américaines indiquent qu’elles n’ont retrouvé, dans les archives de Project Blue Book, aucune documentation consacrée à l’incident de Roswell de 1947.
Il faut donc conserver une distinction essentielle : nous possédons le communiqué public de juillet 1947 annonçant la récupération d’un « disque volant », les explications officielles ultérieures et de nombreux documents consacrés au phénomène des soucoupes volantes à la même époque ; mais nous ne disposons toujours pas, dans les archives rendues publiques que nous avons examinées, d’un dossier opérationnel contemporain détaillant une éventuelle récupération d’un appareil et de ses occupants à Roswell.
Pour notre analyse psychologique, cette incertitude n’est cependant pas un obstacle. Nous n’avons pas besoin, à ce stade, de déterminer ce qui s’est réellement écrasé à Roswell. Du point de vue de la psychologie collective, l’essentiel est ailleurs.
En quelques semaines, les éléments fondamentaux du futur mythe sont en place : un objet venu du ciel, une chute, une récupération par l’armée, un premier communiqué spectaculaire, un démenti, une activité militaire secrète et bientôt le soupçon que les autorités savent davantage qu’elles ne le disent.
Roswell transforme ainsi la simple observation de Kenneth Arnold en un récit beaucoup plus complexe. Avec Arnold, quelque chose est vu. Avec Roswell, quelque chose aurait été récupéré puis caché. Cette différence explique probablement pourquoi Roswell occupera finalement une place beaucoup plus importante dans l’imaginaire collectif.
F. Roswell et la bombe
Un autre élément donne à Roswell une dimension symbolique supplémentaire. Roswell Army Air Field abrite alors le 509th Composite Bomb Group, unité directement héritière des bombardements atomiques de 1945. Une histoire officielle de l’Air Force rappelle que le 509th, stationné à Roswell, avait reçu la mission atomique en 1946 et constituait alors la seule unité opérationnelle américaine prête à assurer une mission de bombardement nucléaire.
Cette proximité ne prouve évidemment aucun rapport de causalité entre le nucléaire et l’incident de Roswell. Mais elle est historiquement importante.
L’un des épisodes fondateurs du mythe OVNI moderne se déroule ainsi dans l’environnement immédiat de l’une des installations les plus sensibles du tout nouveau monde atomique. Nous retrouverons cette relation entre installations nucléaires et phénomènes aériens dans le prochain article consacré notamment à Los Alamos, Sandia, aux « green fireballs » et à l’AFSWP, organisme militaire héritier d’une partie des missions du Manhattan Project.

Dans un rapport de septembre 1947, le général Twining écrit qu’une puissance étrangère pourrait disposer d’un système de propulsion inconnu, « possibly nuclear », possiblement nucléaire. L’hypothèse n’a rien de fantaisiste pour l’état-major américain : depuis 1946, l’US Army Air Forces finance déjà secrètement le programme NEPA, destiné à étudier la propulsion nucléaire d’aéronefs. Aucune preuve actuellement disponible n’établit qu’un appareil à propulsion nucléaire volait dès 1947, mais les recherches destinées à rendre une telle technologie possible avaient bel et bien commencé.
G. 26 juillet 1947 : naissance du nouvel État de sécurité américain
À peine quelques semaines après Kenneth Arnold et Roswell, Harry Truman signe le National Security Act, le 26 juillet 1947. Le texte réorganise profondément l’appareil militaire et de renseignement des États-Unis. Il crée notamment la Central Intelligence Agency, la CIA, qui entre officiellement en existence le 18 septembre 1947. Le même bouleversement institutionnel donne également naissance à une United States Air Force indépendante, officiellement constituée le 18 septembre 1947.
La proximité chronologique est étonnante.
- 24 juin : Kenneth Arnold.
- Début juillet : Roswell.
- 26 juillet : National Security Act.
- 18 septembre : CIA et US Air Force.
Il ne faut évidemment pas transformer cette succession en causalité occulte. La CIA n’a pas été créée « à cause des OVNI ». La restructuration militaire et le projet d’un service central de renseignement sont issus de la Seconde Guerre mondiale et des nouvelles nécessités stratégiques américaines.
Mais psychologiquement et historiquement, quelque chose se produit simultanément. Au moment où le ciel devient peuplé d’objets mystérieux, l’État américain construit précisément les institutions chargées de surveiller l’invisible, identifier les menaces et découvrir ce que prépare l’adversaire. L’âge de la soucoupe volante et l’âge du renseignement de guerre froide commencent presque ensemble.
H. Décembre 1947 : l’armée prend les soucoupes au sérieux
Le phénomène n’est pas seulement médiatique. Les témoignages deviennent assez nombreux pour provoquer une réaction militaire. Le 30 décembre 1947, le chef d’état-major de l’Air Force ordonne la création d’un programme chargé de collecter, analyser et diffuser au sein du gouvernement les informations concernant les observations pouvant présenter un intérêt pour la sécurité nationale. Le programme prendra le nom de Project Sign.

Les National Archives précisent qu’il examinera 243 signalements et que ses premières conclusions resteront indécises sur l’existence éventuelle d’aéronefs inconnus de configuration non conventionnelle.
C’est un moment capital. En seulement six mois, nous sommes passés :
- de l’observation d’un pilote civil,
- à une expression journalistique « flying saucer »,
- puis à une vague de témoignages,
- et enfin à la création d’un programme officiel de l’US Air Force.
Le « mythe » possède désormais ses propres archives administratives.
II. Jung : la soucoupe comme projection
Lorsque Jung commence à s’intéresser aux soucoupes volantes, il ne cherche pas d’abord à résoudre leur nature physique. Sa question est différente : pourquoi l’humanité voit-elle précisément cela, pourquoi maintenant ?
Dans la préface de son ouvrage de 1958, il expose d’ailleurs clairement le problème : si les soucoupes sont réelles, il faut découvrir ce qu’elles sont ; si elles relèvent de la fantaisie, il faut expliquer pourquoi cette rumeur collective apparaît. Il envisage même que le phénomène puisse relever simultanément du fait et de la rumeur (C. G. Jung, un mythe moderne, folio essais, p. 30).
Cette distinction est fondamentale. Jung ne dit pas simplement : « les soucoupes n’existent pas, elles sont imaginaires ». Il affirme que, quelle que soit leur réalité matérielle, leur représentation possède une réalité psychologique autonome. Un phénomène réel peut parfaitement devenir le support d’une projection. Et c’est précisément l’hypothèse que les documents déclassifiés permettent aujourd’hui de réexaminer.
A. Le cercle dans un monde coupé en deux
Jung s’intéresse particulièrement à la forme circulaire des soucoupes. Dans la psychologie analytique, le cercle et le mandala constituent des symboles privilégiés du Soi, c’est-à-dire de la totalité psychique.
« En appliquant ces règles à l’objet rond observé, disque ou boule, quiconque connait la psychologie des profondeurs reconnaîtra tout de suite l’analogie avec le symbole de la totalité, le mandala. » (C. G. Jung, un mythe moderne, p. 57)
Or la guerre froide produit exactement le mouvement contraire : division, opposition, fragmentation.
« La situation du monde actuel, où l’on commence à sentir et à comprendre que tout pourrait être mis en cause, est tellement pleine de dangers que l’imagination inconsciente, créatrice de projections, se porte, au-delà des organisations et des puissances terrestres, jusqu’au ciel, c’est-à-dire jusqu’à l’espace cosmique, où autrefois les maîtres du destin, les dieux, avaient leur siège parmi les planètes. Notre monde terrestre est divisé en deux moitiés, et l’on ne voit pas d’où pourrait venir une aide ou une décision améliorant cet état de choses. » (C. G. Jung, un mythe moderne, p. 46)
Jung considère donc que la figure circulaire peut fonctionner comme une compensation symbolique de cette dissociation. Il écrit que cette forme de totalité est particulièrement adaptée pour compenser ce qu’il appelle la division psychique de son époque.

Le paradoxe devient saisissant. Le monde conscient se sépare en deux blocs. Et dans le ciel apparaît une figure circulaire.
- Division politique en bas.
- Totalité symbolique en haut.
C’est exactement le type de phénomène que Jung désigne lorsqu’il parle de la constellation d’un archétype.
Une situation historique exerce une telle tension sur la psyché collective qu’un contenu archétypique devient actif et commence à apparaître dans les rêves, les rumeurs, les récits, les images et les projections.
B. Le vieux dieu revient sous la forme d’une machine
Mais pourquoi l’archétype prend-il la forme d’une soucoupe volante plutôt que celle d’un ange ?
C’est ici que Jung formule l’une des idées les plus importantes pour toute notre série. Selon lui, les archétypes ne se présentent pas toujours sous la même apparence. Ils utilisent les représentations disponibles dans la culture d’une époque. Dans une civilisation religieuse, une apparition venue du ciel pourra prendre la forme d’un ange, d’un signe divin ou d’une armée céleste. Dans une civilisation technologique, elle apparaîtra sous la forme d’une machine. Jung remarque explicitement que l’archétype prend désormais l’apparence d’une construction technologique parce que cette représentation est immédiatement acceptable pour l’homme moderne.
Nous retrouvons ici un mécanisme essentiel de l’inconscient collectif : l’archétype demeure, mais son vêtement historique change.

Les habitants du XVIe siècle voient dans le ciel des globes, des croix ou des combats célestes. L’homme du XXe siècle voit une soucoupe. L’homme du XXIe siècle parlera peut-être d’un Tic Tac, d’un orbe ou d’un phénomène plasmique.
La forme culturelle évolue. La structure psychique qui organise l’inconnu peut demeurer beaucoup plus ancienne.
« Tandis que, nous, hommes, nous songeons sérieusement à aller vers la Lune ou vers Mars, les habitants des autres planètes de notre système, ou même de la sphère des astres fixes, voudraient, selon le mythe, venir nous voir. Nos aspirations à pénétrer l’univers nous sont conscientes ; mais la tendance extra-terrestre correspondante que nous prêtons aux habitants d’autres planètes est une conjecture mythologique, c’est-à-dire une projection. L’appétit de sensation, le désir de l’aventure, l’ivresse des performances techniques et la curiosité intellectuelle sont apparemment des motifs suffisants pour fouetter notre imagination anticipante. Mais l’expérience a montré que de telles impulsions de l’imagination se basent, comme c’est presque toujours le cas — surtout si elles apparaissent sous une forme aussi sérieuse, et je rappelle les satellites artificiels — sur une cause plus profonde et plus reculée, à savoir sur une situation de détresse vitale et sur les besoins qu’elle fait naître. Ces constatations psychologiques, cette projection sur un autrui cosmique du thème du malaise planétaire ne nous conduisent-elles pas à nous demander si notre humanité ne se sentirait pas trop à l’étroit sur la terre et ne voudrait pas s’évader de ce qu’elle considère comme une prison où elle est menacée non seulement par la bombe à hydrogène, mais plus encore par l’accroissement en avalanche du chiffre de la population ? » (C. G. Jung, un mythe moderne, p. 51-52) …
Ce passage ajoute une dimension essentielle à l’analyse jungienne du phénomène OVNI : l’homme projette dans le ciel son propre désir d’expansion. Au moment même où il commence à rêver sérieusement de quitter la Terre pour atteindre la Lune, Mars et bientôt l’espace interplanétaire, il imagine symétriquement que des êtres venus d’autres mondes accomplissent le mouvement inverse et viennent jusqu’à lui. Le voyage extraterrestre devient ainsi le reflet inversé de la conquête spatiale humaine. Ce que l’homme désire consciemment, franchir les frontières de la Terre, il l’attribue inconsciemment à un « autre cosmique » qui aurait déjà réalisé ce projet. La projection porte donc non seulement sur les peurs de l’époque, mais également sur ses aspirations techniques, son désir d’aventure et son besoin d’échapper aux limites du monde terrestre.

Jung situe toutefois cette aspiration dans un contexte beaucoup plus sombre. Derrière l’enthousiasme pour la conquête spatiale, il discerne une situation de détresse collective : menace nucléaire, sentiment d’enfermement, crainte d’une catastrophe planétaire. Le ciel devient alors simultanément un espace d’évasion et un écran de projection. L’ancien monde religieux attendait des dieux qu’ils descendent du ciel ; l’homme technologique imagine désormais des voyageurs extraterrestres arrivant à bord de machines, tandis qu’il construit lui-même les engins qui doivent l’emmener vers les astres. Jung écrit ces lignes en 1958, avant Gemini et Apollo. Il n’assistera donc pas au moment où cette conquête imaginaire deviendra réalité et où les astronautes eux-mêmes rapporteront, au cours de certaines missions, des observations d’objets qu’ils ne parvenaient pas immédiatement à identifier. Nous reviendrons précisément sur ce saisissant prolongement de son analyse dans l’article consacré aux programmes Gemini et Apollo.
C. Un mythe n’est pas nécessairement une invention
C’est probablement ici que l’expression « mythe moderne » employée par Jung est le plus souvent mal comprise. Dans le langage courant, qualifier une histoire de « mythe » revient souvent à dire qu’elle est fausse. Ce n’est pas ainsi qu’il faut comprendre Jung. Un mythe est avant tout une structure symbolique porteuse de sens collectif.

La réalité matérielle et la réalité psychique ne s’excluent donc pas. Un avion secret peut être réellement observé et devenir le support d’un récit mythique. Un phénomène atmosphérique peut être réellement photographié et recevoir une interprétation religieuse. Un objet réellement non identifié peut provoquer une projection psychologique. Et inversement, une image archétypique peut conduire le témoin à interpréter de manière particulière un stimulus ambigu.
C’est précisément cette zone intermédiaire entre objet physique, perception et projection que nous explorerons dans les prochains articles.
Cette coexistence entre réalité physique et projection psychique n’est d’ailleurs pas propre au phénomène OVNI. Jung l’avait déjà longuement étudiée dans ses travaux sur l’alchimie. L’alchimiste travaillait sur une matière bien réelle, observait des transformations chimiques effectives, mais projetait sur ces phénomènes encore mal compris des contenus provenant de sa propre psyché. Roland Cahen le souligne très justement dans une note d’Un mythe moderne : ce sont précisément les recherches de Jung sur l’alchimie qui l’ont préparé à comprendre psychologiquement le phénomène des soucoupes volantes. Dans les deux cas, l’objet possède une réalité propre, mais son caractère incertain, mystérieux ou difficilement interprétable offre à l’imagination un support privilégié de projection.
Le parallèle va encore plus loin avec le mandala. Dans l’alchimie comme dans la psychologie analytique, le cercle exprime la totalité, la réunion des opposés et l’organisation d’un monde intérieur menacé de dispersion. Lorsque Jung reconnaît dans la forme circulaire des soucoupes volantes une image apparentée au mandala, il ne réduit donc pas l’OVNI à une hallucination : il constate qu’un phénomène extérieur, réel ou supposé tel, peut devenir le réceptacle d’un symbolisme beaucoup plus ancien que lui. Comme la matière dans le vase alchimique, l’objet inconnu dans le ciel devient le support sur lequel l’inconscient projette ses propres images.
D. 1947 : une constellation historique
Il serait absurde de prétendre que la doctrine Truman a « provoqué » les soucoupes volantes ou que la création de la CIA explique Roswell. Ce n’est pas notre propos. Il s’agit de constater une constellation historique.
Entre 1945 et 1947 se rassemblent plusieurs phénomènes jusque-là séparés :
- la bombe atomique ;
- la peur d’une guerre mondiale nouvelle ;
- la division de l’Europe ;
- la naissance de la guerre froide ;
- l’explosion du renseignement stratégique ;
- le développement accéléré de l’aéronautique et des fusées ;
- la restructuration de l’armée américaine ;
- et l’apparition massive dans le ciel d’engins que personne ne semble immédiatement capable d’identifier.
Dans « Un mythe moderne. Des « signes du ciel », Jung relie explicitement l’apparition du phénomène OVNI à la situation historique de la guerre froide. Le monde terrestre, écrit-il, est « divisé en deux moitiés » et personne ne sait d’où pourrait venir une solution. Cette situation de tension collective favorise selon lui la naissance d’un mythe compensatoire.
Quelques pages plus loin, il va encore plus loin : « La situation mondiale actuelle est plus propre que jamais à susciter l’attente d’un événement surnaturel rédempteur. » L’apparition dans le ciel d’une forme circulaire, symbole de totalité, peut ainsi être comprise comme la projection d’un archétype compensant psychiquement la division du monde.
Vu sous cet angle, 1947 n’est peut-être pas seulement l’année où commence l’ufologie moderne. C’est l’année où l’OVNI trouve le monde psychologique dont il avait besoin pour devenir un mythe.
E. Le ciel comme écran de projection
Lorsque Kenneth Arnold lève les yeux vers le mont Rainier en juin 1947, il ignore naturellement tout ce qui va suivre. Il ne sait pas que quelques jours plus tard Roswell deviendra le théâtre d’un autre événement mystérieux. Il ne sait pas que la CIA et une Air Force indépendante vont naître quelques semaines plus tard. Il ne sait pas que l’armée ouvrira avant la fin de l’année un programme spécialement consacré à l’étude de ces phénomènes. Et il ignore qu’onze ans plus tard l’un des plus grands psychologues du XXe siècle consacrera un livre à la signification de ce qu’il vient de voir.
Mais à partir de ce moment, quelque chose a changé. L’humanité vient d’entrer dans l’âge atomique. Le monde se divise en deux blocs. Les nouvelles institutions militaires regardent vers le ciel pour y détecter l’ennemi. Et simultanément, des millions d’êtres humains commencent eux aussi à regarder vers le ciel. Ils y chercheront des armes soviétiques, des prototypes secrets, des extraterrestres, des sauveurs, des menaces ou des signes.
Le ciel est devenu un écran de projection de l’inconscient collectif. C’est peut-être cela, avant même Roswell et ses secrets, qui fait de 1947 l’année de naissance du mythe moderne des OVNI.
Prochain article — La bombe atomique et les OVNI : le ciel au-dessus du nucléaire
Le lien entre l’apparition du phénomène OVNI et le nucléaire ne s’arrête pas à Roswell.
À partir de 1948, d’étranges « boules de feu vert » sont observées autour de Los Alamos et de Sandia. Des scientifiques travaillant sur l’arme atomique s’en préoccupent. L’AFSWP, héritier militaire d’une partie des fonctions du Manhattan Project, intervient dans les investigations.
Nous verrons alors apparaître une question qui accompagnera toute l’histoire des OVNI : pourquoi tant de phénomènes semblent-ils se concentrer autour des installations nucléaires et militaires les plus sensibles ?