OVNI et inconscient collectif, Jung à l’épreuve des archives déclassifiées : Pourquoi voyons-nous des soucoupes ? De la Gestalt à la projection (3/7)
Dans les deux premiers articles de cette série, nous avons étudié deux éléments essentiels.
D’abord, 1947 apparaît comme l’année où se constitue le mythe moderne des soucoupes volantes, dans un contexte de guerre froide, de peur nucléaire, de secret militaire et de réorganisation profonde de l’appareil de défense américain.
Ensuite, nous avons vu que les observations d’objets ou de phénomènes aériens inhabituels se concentrent parfois autour de lieux particulièrement sensibles : Los Alamos, Sandia, Sary-Shagan, Pantex, mais aussi autour de programmes militaires secrets dont nous savons aujourd’hui qu’ils ont effectivement produit une partie importante des signalements d’OVNI.
Une question reste cependant ouverte. Pourquoi voyons-nous précisément des soucoupes ?
Pourquoi un phénomène inconnu prend-il la forme d’un disque, d’une sphère, d’un cigare, d’un triangle, d’une capsule ou d’un « Tic Tac » ?
Et surtout : dans quelle mesure cette forme appartient-elle réellement à l’objet observé, et dans quelle mesure dépend-elle de notre manière de percevoir et d’interpréter ce que nous voyons ?
C’est ici que la psychologie de la Gestalt, la pareidolie, le test de Rorschach et la psychologie analytique de Jung peuvent être mises en relation.
I. Les OVNI avant les soucoupes.
A. les Foo Fighters
L’histoire moderne des OVNI ne commence pas réellement en 1947. Durant la Seconde Guerre mondiale, des pilotes alliés rapportent déjà l’observation de phénomènes lumineux étranges évoluant à proximité de leurs appareils. Ces lumières prennent notamment la forme de boules, de sphères ou d’objets lumineux qui semblent parfois suivre les avions, se déplacer parallèlement à eux ou apparaître autour des formations aériennes.
Les pilotes américains finiront par les surnommer « Foo Fighters ».
Le nom lui-même nous renseigne déjà sur la manière dont l’être humain apprivoise l’inconnu. Les pilotes américains ne disposaient évidemment d’aucun vocabulaire officiel pour désigner les boules lumineuses qui semblaient accompagner leurs appareils au-dessus de l’Europe. Les phénomènes étaient principalement observés visuellement et ne donnaient généralement pas d’écho radar correspondant. Avant que les signalements ne deviennent suffisamment nombreux pour être pris en considération par la hiérarchie, certains équipages hésitèrent même à les rapporter, de peur que l’on attribue leurs observations à la fatigue de combat.

C’est dans ce contexte que naquit l’expression « Foo Fighters ». Donald J. Meiers, radariste du 415th Night Fighter Squadron, était amateur de la bande dessinée américaine « Smokey Stover« , créée par Bill Holman. Son héros, un pompier, évoluait dans un univers absurde rempli du mot sans véritable signification « foo », avec pour formule récurrente : « Where there’s foo, there’s fire ». Selon les témoignages ultérieurs des membres de l’escadrille, Meiers aurait spontanément repris l’expression « foo fighter » pour désigner ces mystérieuses lumières.
L’anecdote est beaucoup moins anecdotique qu’elle n’en a l’air. Face à un phénomène pour lequel aucune catégorie n’existe encore, les témoins empruntent une image à leur propre univers culturel. En 1944, ce sont les aventures humoristiques d’un pompier de bande dessinée qui fournissent le mot. En 1947, ce sera une comparaison avec une soucoupe ricochant sur l’eau. En 2004, ce sera une confiserie blanche appelée Tic Tac. L’inconnu reçoit ainsi un nom à partir d’un objet déjà familier ; puis le nom commence à organiser la manière dont les observations suivantes seront racontées. On observe ainsi que, dès l’origine, la mythologie moderne de la soucoupe volante plonge ses racines dans la culture populaire du « petit peuple », dans les images, les mots et les objets familiers des bonnes gens.

Le dossier déclassifié consacré aux Foo Fighters est particulièrement intéressant parce qu’il permet de suivre presque jour après jour la naissance d’une enquête militaire sur ces phénomènes, entre décembre 1944 et mars 1945.
Tout commence avec les rapports du 415th Night Fighter Squadron. Les équipages décrivent des lumières qu’ils ne parviennent pas à expliquer : elles clignotent, changent parfois de couleur, s’approchent très près des avions et semblent même voler en formation avec eux. Les pilotes précisent que ces phénomènes les maintiennent sur le qui-vive précisément parce qu’ils ne comprennent pas ce qu’ils voient. Une demande officielle d’informations supplémentaires est donc adressée à la hiérarchie militaire en janvier 1945.
Les rapports de sorties transmis quelques jours plus tard sont encore plus étonnants. Dans la nuit du 16 au 17 décembre 1944, cinq ou six lumières rouges et vertes disposées en forme de T suivent l’avion lorsque celui-ci vire à bâbord puis à tribord. Dans la nuit du 22 au 23 décembre, deux lumières montent depuis le sol, atteignent l’altitude de l’appareil puis restent derrière lui pendant environ deux minutes ; le pilote estime qu’elles semblent être « sous un contrôle parfait ». Quelques jours plus tard, une autre lumière approche à moins de cent pieds d’un appareil et continue à le suivre malgré une manœuvre d’évitement, avant de monter rapidement et de disparaître.
Le point le plus important est peut-être celui-ci : chaque fois que les pilotes interrogent le Ground Controlled Intercept, le contrôle au sol chargé notamment de détecter les appareils ennemis, celui-ci répond qu’aucun bogey, c’est-à-dire aucun avion inconnu ou ennemi, n’est signalé dans la zone. Le rapport précise enfin que « Foofighters » est le nom donné à ces phénomènes par les équipages de combat eux-mêmes.
Au départ, la hiérarchie ne dispose d’aucune explication. Le 5 février 1945, la First Tactical Air Force reconnaît officiellement qu’elle n’a « aucune information ou explication supplémentaire » et estime qu’une enquête technique plus approfondie est nécessaire. Quelques jours plus tard, le SHAEF monte encore d’un cran : devant le nombre de témoignages, il écrit qu’il semble y avoir « autre chose que de la simple imagination derrière cette affaire », souligne l’inquiétude croissante des équipages et transmet le dossier à l’Air Ministry britannique ainsi qu’à sa division d’investigation scientifique.
Dans le contexte de février 1945, l’hypothèse la plus logique est évidemment celle d’une nouvelle technologie allemande.
L’Air Ministry envisage notamment une mystérieuse « Flak Bombe », puis conclut qu’une partie des phénomènes pourrait s’expliquer par des flak rockets, autrement dit des fusées antiaériennes allemandes expérimentales. Il ne s’agit pas des V-2 : ces derniers sont des missiles balistiques destinés à bombarder des villes ou des objectifs terrestres à longue distance. Les flak rockets appartiennent au contraire au domaine de la défense antiaérienne et visent les appareils alliés qui survolent le Reich.
Cette hypothèse n’avait rien d’absurde. À la fin de la guerre, l’Allemagne développe simultanément de nombreux systèmes nouveaux : avions à réaction, missiles guidés, roquettes antiaériennes et autres Wunderwaffen (armes miracles). Les Alliés savent donc qu’une technologie qu’ils ne connaissent pas encore peut réellement apparaître dans le ciel.
C’est dans ce contexte que le Messerschmitt Me 262 est également envisagé. Premier chasseur à réaction opérationnel engagé en nombre, il possédait des performances très inhabituelles pour les équipages alliés habitués aux avions à hélice. L’Air Ministry estime ainsi que certaines observations pourraient correspondre à des Me 262 et que d’autres pourraient provenir de fusées de DCA. Mais le même rapport reconnaît aussitôt que « toute cette affaire demeure quelque peu mystérieuse » et qu’aucune explication définitive et satisfaisante ne peut encore être fournie.

Un autre détail ressort de manière frappante des rapports du 415th Night Fighter Squadron : les phénomènes semblent accompagner les avions alliés, mais ne les attaquent pas.
Les équipages décrivent des lumières qui se rapprochent, se placent derrière eux, suivent leurs changements de direction, restent parfois plusieurs minutes à proximité puis disparaissent. Dans un cas, deux lumières montent depuis le sol, atteignent l’altitude de l’appareil et restent dans sa queue pendant environ deux minutes ; dans un autre, une lumière s’approche à moins de cent pieds et continue de suivre l’avion malgré une manœuvre d’évitement. Pourtant, aucun de ces rapports ne décrit un tir, une collision ou une attaque directe contre l’appareil allié.
Cette absence d’agression pose déjà problème à l’hypothèse d’une arme antiaérienne allemande. Si les Foo Fighters sont des dispositifs militaires destinés à intercepter les bombardiers ou les chasseurs alliés, pourquoi semblent-ils surtout les suivre et les accompagner, parfois pendant plusieurs minutes, sans jamais produire d’effet offensif clairement identifiable ?
La question est d’autant plus intéressante que les Alliés savent parfaitement que l’Allemagne développe alors des technologies aéronautiques radicalement nouvelles. Le Messerschmitt Me 262 est déjà opérationnel et les services de renseignement cherchent activement d’autres armes secrètes susceptibles d’expliquer ces phénomènes.
Un document du même dossier rapporte d’ailleurs, le 1er mars 1945, l’observation d’un objet cylindrique de couleur aluminium, d’environ 3,6 mètres de long, suspendu verticalement à 9 000 pieds. Les pilotes l’attaquent : il se dégonfle partiellement et produit une flamme rouge sans fumée. Ici, contrairement aux Foo Fighters, nous avons manifestement affaire à un objet matériel, probablement apparenté à un dispositif aéronautique ou à un ballon.
Cette distinction est essentielle : le même dossier mêle donc des lumières mobiles et silencieuses difficilement identifiables à des engins physiques bien réels que les Alliés ne connaissent pas encore.
Et c’est ici qu’un document étudié dans l’article précédent prend une importance particulière. En 1950, cinq ans après ces événements, le scientifique allemand Eduard Ludwig expliquera dans un document transmis aux services américains que l’Allemagne avait mené avant et pendant la guerre des recherches aéronautiques beaucoup plus inhabituelles qu’on ne le savait alors : travaux sur la couche limite, cylindres rotatifs de type Flettner, recherches menées dans l’environnement de Junkers et concepts susceptibles de produire des profils de vol radicalement différents de ceux des avions conventionnels.
Pour les pilotes alliés de 1944-1945, ces recherches étaient inconnues.
Ce n’est qu’après la chute du Reich, la récupération des installations, des ingénieurs et des documents allemands, puis la circulation de rapports comme celui de Ludwig, que les vainqueurs commencèrent à mesurer l’étendue des recherches qui avaient été menées.
Il faut donc éviter deux conclusions également excessives. Les Foo Fighters ne peuvent pas être identifiés rétrospectivement à ces programmes allemands simplement parce que ceux-ci ont existé. Mais inversement, l’hypothèse des pilotes selon laquelle ils étaient confrontés à une technologie secrète allemande n’avait rien d’irrationnel : ils évoluaient effectivement au-dessus d’un pays qui expérimentait des formes de propulsion, d’aérodynamique et d’armement dont ils ignoraient encore l’existence.
C’est une situation que nous retrouverons constamment dans l’histoire des OVNI : le témoin voit quelque chose de réel, mais ne dispose pas encore du savoir nécessaire pour le nommer correctement.
B. Du feu de Saint-Elme au Foo Fighter
Les marins de la Renaissance connaissaient déjà des phénomènes lumineux étranges apparaissant sur les mâts de leurs navires pendant les tempêtes. Nous savons aujourd’hui que le feu de Saint-Elme correspond à une décharge électrique atmosphérique. Mais pour les navigateurs du XVIe siècle, cette lumière pouvait devenir le signe de la présence protectrice d’un saint.
Antonio Pigafetta raconte ainsi que, durant l’expédition de Magellan, une lumière apparut au sommet du grand mât pendant une violente tempête. Les marins y virent la manifestation d’un saint protecteur et furent rassurés par son apparition.
Sous l’Antiquité, un passage célèbre de l’Histoire naturelle de Pline l’Ancien relate l’observation qu’il a faite d’un feu de saint-Elme :
« Il se montre des étoiles dans la mer et sur la terre. J’ai vu, la nuit, pendant les factions des sentinelles devant les retranchements, briller à la pointe des javelots des lueurs à la forme étoilée. Les étoiles se posent sur les antennes et sur d’autres parties des vaisseaux avec une espèce de son vocal, comme des oiseaux allant de place en place. Cette espèce d’étoile est dangereuse quand il n’en vient qu’une seule ; elle cause la submersion du bâtiment ; et si elle tombe dans la partie inférieure de la carène, elle y met le feu. Mais s’il en vient deux, l’augure en est favorable ; elles annoncent une heureuse navigation : l’on prétend même que, survenant, elles mettent en fuite Hélène, c’est le nom de cette étoile funeste et menaçante. Aussi attribue-t-on cette apparition divine à Castor et à Pollux, et on les invoque comme les dieux de la mer. La tête de l’homme est quelquefois, pendant le soir, entourée de ces lueurs, et c’est un présage de grandes choses. La raison de tout cela est un mystère caché derrière la majesté de la nature » (Pline l’Ancien, Histoire naturelle, livre II, chapitres 37-39)
Dans le chef-d’œuvre d’Herman Melville, Moby Dick, Achab observe lui aussi un feu de Saint-Elme alors qu’il poursuit obsessionnellement la baleine blanche qui l’a mutilé lors d’un précédent affrontement.
« Regardez là-haut ! cria Starbuck, le feu Saint-Elme ! les revenants ! les revenants !
Les extrémités des vergues étaient entourées d’un feu pâle; et, touchés au sommet de chaque paratonnerre à triple pointe par de blanches flammes effilées, les trois grands mâts brûlaient silencieusement dans l’air sulfureux, comme trois cierges gigantesques devant un autel. » (Hermann Melville, Moby Dick, chapitre CXIX Les Bougies)
Le phénomène naturel apparaît dans un moment de tension extrême. Starbuck y voit un avertissement. Achab, lui, transforme le signe en confirmation de sa propre volonté. Le même phénomène numineux reçoit deux interprétations psychologiques opposées.
Achab est l’homme qui ne reconnaît plus ses projections : il rencontre dans le monde extérieur une puissance numineuse, lui attribue son propre conflit intérieur, puis entreprend de la détruire, jusqu’à se détruire lui-même.
Le même phénomène physique peut donc recevoir, selon l’époque, une interprétation religieuse, mythologique, militaire ou technologique. Chez Pline, les lueurs deviennent Castor et Pollux ; chez les marins de la Renaissance, elles manifestent la protection des saints ; chez Melville, elles deviennent un signe presque métaphysique ; chez les aviateurs de 1944, elles deviennent des Foo Fighters.
Ce n’est pas nécessairement le phénomène qui change : c’est le système symbolique à travers lequel l’homme lui donne un sens.
C. 1946 : les « Ghost Rockets » de Scandinavie
Après les Foo Fighters de 1944-1945, une nouvelle vague de phénomènes aériens inexpliqués apparaît dès l’année suivante, principalement en Scandinavie. Cette fois, le vocabulaire change. On ne parle plus de simples boules lumineuses accompagnant les avions, mais de « Ghost Rockets », littéralement des « fusées fantômes ».
Cette évolution du vocabulaire n’est pas anodine. En 1946, l’Europe sort à peine de la guerre. Les V-1 et surtout les V-2 allemands ont démontré qu’une nouvelle génération d’armes pouvait traverser le ciel à des vitesses et selon des trajectoires jusque-là inconnues du grand public. Dans le même temps, l’Union soviétique récupère une partie importante du matériel, des installations et du savoir-faire scientifique allemand. Lorsqu’apparaissent au-dessus de la Suède et d’autres régions scandinaves des phénomènes inhabituels, l’hypothèse d’essais soviétiques de fusées dérivées des technologies allemandes s’impose donc naturellement.
À la différence des Foo Fighters, pour lesquels le portail américain PURSUE a publié un dossier militaire spécifique de 1944-1945, je n’ai pour l’instant retrouvé aucun dossier consacré directement aux Ghost Rockets dans les cinq premières tranches de PURSUE. Il faut donc sortir du portail consacré aux UAP et revenir à d’autres fonds déclassifiés américains, notamment ceux de la CIA et de son prédécesseur, le Central Intelligence Group (CIG). Le propre historique de la CIA consacré à son rôle dans l’étude des OVNI confirme d’ailleurs que le CIG suivait les rapports de « ghost rockets » en Suède dès 1946.
Un document déclassifié daté du 23 août 1946 est particulièrement révélateur. Il précise qu’un premier mémorandum consacré aux « Ghost Rockets over Scandinavia » avait déjà été rédigé le 1er août et que de nouveaux renseignements étaient depuis parvenus aux services américains. Nous sommes donc devant une véritable question de renseignement suivie officiellement par les États-Unis, un an avant Kenneth Arnold et la naissance médiatique des « soucoupes volantes ».

Les autorités américaines et suédoises restent cependant prudentes. Certains rapports envisagent des erreurs d’observation ou des canulars, tandis que d’autres prennent suffisamment au sérieux la possibilité d’engins matériels pour que l’affaire soit suivie par les attachés militaires et les services de renseignement. Un résumé quotidien du renseignement américain d’août 1946 montre également que les autorités suédoises hésitent à commenter publiquement les « ghost rockets », de peur qu’une accusation trop directe ne provoque inutilement l’Union soviétique.
L’affaire ne disparaît d’ailleurs pas avec la fin de l’année 1946.

Un document TOP SECRET du 4 novembre 1948, reproduit dans les archives américaines, revient encore sur les observations scandinaves. Il rapporte notamment l’avis de responsables suédois selon lesquels des témoins techniquement compétents auraient conclu que certains phénomènes correspondaient à des objets physiques réels et non à des phénomènes facilement assimilables à des objets connus. Il mentionne également un cas dans lequel un objet aurait terminé sa course dans un lac et aurait donné lieu à une opération de recherche. Le document ne permet toutefois pas d’établir la nature réelle de l’objet ni son origine.
Cette séquence est particulièrement importante pour notre étude. En l’espace de deux ans, la manière de nommer l’inconnu change déjà profondément.
- 1944-1945 : Foo Fighters — des lumières mystérieuses accompagnent les avions ; on soupçonne une arme allemande.
- 1946 : Ghost Rockets — l’âge des V-1 et V-2 vient de commencer ; l’inconnu devient une fusée et l’on soupçonne désormais l’Union soviétique.
- 1947 : Flying Saucers — quelques mois plus tard, une nouvelle représentation s’impose : la soucoupe volante.
Le phénomène extérieur n’est donc jamais reçu par une conscience culturellement vide. Chaque époque possède déjà un vocabulaire technique, politique et imaginaire dans lequel elle tente d’inscrire ce qu’elle ne comprend pas.
Les « fusées fantômes » constituent ainsi un maillon essentiel entre les Foo Fighters de la Seconde Guerre mondiale et les soucoupes volantes de 1947. Elles montrent que la forme donnée à l’inconnu évolue presque aussi rapidement que les technologies et les peurs géopolitiques de l’époque.
Le passage des Foo Fighters aux Ghost Rockets correspond d’ailleurs à un basculement historique beaucoup plus vaste : l’ennemi allemand disparaît et l’ennemi soviétique prend sa place. L’objet inexpliqué change simultanément de signification. Ce qui pouvait être, en 1944, une mystérieuse arme du Reich devient en 1946 une possible fusée soviétique.
Le ciel semble ainsi suivre la transformation politique du monde.
II. La naissance de la soucoupe volante
A. 1947 : naissance d’une forme
Puis arrive l’année 1947.
Le 24 juin, Kenneth Arnold rapporte avoir observé neuf objets inconnus près du mont Rainier, dans l’État de Washington. L’épisode est bien connu, puisqu’il est généralement considéré comme le point de départ de la vague moderne des « soucoupes volantes ».
Mais un détail est capital : Arnold ne décrit pas exactement neuf objets ayant la forme de soucoupes. L’expression flying saucer naît surtout de la comparaison qu’il emploie pour décrire leur déplacement, comparable à celui d’une soucoupe ricochant sur l’eau.
Pourtant, très rapidement, la métaphore devient une forme.
Quelques semaines suffisent pour que l’expression « soucoupe volante » ne désigne plus seulement une manière de voler, mais une véritable catégorie visuelle.
L’inconnu vient de recevoir une silhouette.
Parmi les documents déclassifiés publiés dans PURSUE figure un immense ensemble de dossiers du FBI consacrés aux observations de « flying discs » entre 1947 et les années 1960, réparti en plusieurs fichiers PDF. Ce corpus constitue une véritable mine documentaire : rapports de témoins, coupures de presse, croquis, enquêtes, photographies et échanges administratifs s’y succèdent.

Une analyse systématique de ce corpus pourrait d’ailleurs permettre d’étudier statistiquement l’évolution des observations : nombre de cas par année, lieux, morphologies décrites, présence ou non de photographies, catégories de témoins, etc.
Le dossier proprement dit de Kenneth Arnold, en revanche, avait déjà été déclassifié par les National Archives américaines. Son rapport du 12 juillet 1947, transmis aux services de renseignement de l’Army Air Forces, constitue donc une source primaire particulièrement précieuse.

Nous allons nous servir de ces deux ensembles documentaires pour observer quelque chose de particulièrement intéressant : comment la forme de la “soucoupe volante” s’est progressivement constituée.
Du croquis du témoin à l’image collective
L’un des phénomènes les plus révélateurs de l’année 1947 est l’écart qui apparaît très rapidement entre ce que les témoins dessinent eux-mêmes et la forme que la presse finit par associer au terme “flying saucer”.
Les premiers croquis ne représentent pas tous une soucoupe parfaitement circulaire surmontée d’une coupole.
On rencontre au contraire des silhouettes très différentes : objets aplatis, lenticulaires, allongés, ovoïdes ou parfois suffisamment ambigus pour évoquer aussi bien un chapeau, une capsule ou une lentille.
La forme est encore instable.
Puis intervient la médiatisation.
Le journaliste doit transformer une description complexe en une image immédiatement compréhensible. Il résume, compare et titre. Les expressions “flying disc” et “flying saucer” s’imposent progressivement. Les illustrateurs donnent alors à ces mots une traduction visuelle : disque horizontal, silhouette symétrique, parfois partie centrale surélevée.
En quelques semaines, une Gestalt collective commence à se constituer.
Le témoin ne voit plus seulement un objet inconnu : la culture commence à lui fournir la forme qu’un OVNI est censé avoir.
Le cas Kenneth Arnold
Le cas de Kenneth Arnold est particulièrement révélateur.
Dans son rapport officiel du 12 juillet 1947, il fournit une description détaillée de ce qu’il dit avoir observé. Les représentations contemporaines associées à son témoignage ne correspondent pas exactement à la soucoupe volante circulaire surmontée d’un dôme qui deviendra ensuite dominante dans la presse, le cinéma et la culture populaire.

Croquis de Kenneth Arnold conservé dans le dossier déclassifié consacré aux observations d’OVNI de 1947 à 1968. Arnold représente les objets vus de dessus et de profil, avec ses propres annotations sur leur forme, leur brillance et leurs proportions. La silhouette reste nettement plus aplatie et moins “standardisée” que la soucoupe volante à coupole qui s’imposera ensuite dans la culture populaire.
Mais l’histoire se complique encore lorsque l’on compare les descriptions initiales d’Arnold avec certaines représentations ultérieures.

En 1963, l’astronome Donald Menzel et Lyle Boyd reproduisent dans The World of Flying Saucers deux formes attribuées au récit d’Arnold : à gauche une forme discoïde simple correspondant à ses premières descriptions ; à droite une silhouette beaucoup plus étrange, en croissant ou en boomerang, correspondant à un récit ultérieur. Menzel utilise cette différence pour défendre l’idée que le souvenir d’Arnold s’est progressivement transformé avec le temps.
Il faut rester prudent : il s’agit ici de l’interprétation critique de Menzel, et non de la démonstration que la culture populaire aurait nécessairement modifié le souvenir d’Arnold.
Mais la question qu’elle soulève est essentielle pour notre étude : un témoin peut-il reconstruire progressivement la forme d’un événement ancien à mesure qu’il le raconte, qu’il y réfléchit et qu’un imaginaire collectif se constitue autour de lui ?
Nous retrouverons cette question lorsque nous aborderons la Gestalt, la mémoire et la projection.
Une fois qu’une catégorie visuelle existe, elle peut en effet agir en retour sur les observations suivantes. Ce n’est plus seulement le témoin qui cherche une forme pour décrire ce qu’il voit : il dispose désormais d’une image culturelle préalable dans laquelle il peut ranger son expérience.
Avec Twin Falls : la métaphore devient réellement une image
L’affaire de Twin Falls, en août 1947, permet d’observer ce mécanisme presque en temps réel.
Le 13 août 1947, A. C. Urie, qui exploite une installation piscicole près de Snake River Canyon dans l’Idaho, rapporte l’observation d’un objet inhabituel se déplaçant dans le canyon. Deux jours plus tard, le Times-News de Twin Falls consacre un important article à son récit.
Les croquis conservés dans les documents déclassifiés montrent un objet difficile à classer immédiatement.


Vu de côté, il présente une partie centrale élevée et une base évasée.
Vu du dessus ou du dessous, il devient ovale ou lenticulaire.
Face à ces dessins, on peut spontanément y reconnaître plusieurs choses : un chapeau, une lentille, une capsule, peut-être un disque.
C’est précisément le genre d’ambiguïté visuelle qui nous intéresse ici.
Le dessin publié le 15 août 1947 dans le Times-News reprend assez fidèlement certains éléments du croquis du témoin, mais le contexte journalistique a déjà changé. Le titre proclame : “The Discs Are Flying Again” et l’article parle explicitement d’une “flying saucer”.

L’objet représenté possède alors plusieurs caractéristiques qui deviendront classiques :
- une structure horizontale aplatie ;
- une partie centrale surélevée ;
- une silhouette évoquant une coupole ;
- une propulsion interprétée à partir des technologies connues de l’époque, avec des jets ou flammes latérales.
La légende du journal est d’ailleurs révélatrice : elle précise qu’il s’agit d’une “artist’s conception”, une reconstruction réalisée par l’illustrateur Vic Goertzen à partir du témoignage d’Urie. Elle plaisante même sur le fait que cette forme pourrait inspirer un nouveau modèle de chapeau féminin.
Le trait d’humour est remarquable.
Car c’est précisément ce que la psychologie de la perception nous montre : la forme n’impose pas une seule interprétation. Une même silhouette peut devenir soucoupe volante pour le journaliste, chapeau pour un lecteur, lentille ou capsule pour un autre.
Nous sommes déjà très proches du mécanisme du test de Rorschach.
En quelques semaines seulement, entre Kenneth Arnold et Twin Falls, nous pouvons donc suivre la transformation suivante :
observation ambiguë → description du témoin → croquis → mot choisi par la presse → illustration → catégorie visuelle collective.
À partir de ce moment, l’image peut commencer à agir en retour sur les témoignages suivants.
Ce qui n’était d’abord qu’une comparaison devient une forme.
Puis cette forme devient une attente.
La métaphore vient de créer sa propre morphologie.
B. Quand le mythe fabrique lui-même ses objets
Les archives de 1947 offrent un exemple encore plus spectaculaire. Le FBI récupère plusieurs objets présentés comme des « flying discs ».
Certains sont photographiés. Ils possèdent exactement les caractéristiques de la soucoupe populaire : assemblages métalliques circulaires, éléments techniques rudimentaires, parfois dérives ou pièces ressemblant à des composants radio.

Un document du 10 juillet 1947 montre à quel point le phénomène prend immédiatement une dimension concrète et policière. Le FBI est informé qu’un « flying disc » aurait atterri près de Burbank, qu’il aurait été vu comme éclatant en flammes et qu’il aurait peut-être provoqué un feu. L’objet récupéré est décrit comme un disque en aluminium d’environ deux pieds de diamètre, pesant une dizaine de livres, avec une sorte de tube radio en son centre. Il doit être remis aux autorités militaires du G-2 à Los Angeles.
Ce document est capital, car il montre qu’à peine quelques jours après la diffusion nationale de l’affaire Arnold, la soucoupe volante n’est déjà plus seulement une rumeur ou une image de presse : elle devient un objet recherché, montré, remis aux autorités, examiné comme une pièce matérielle.
Or plusieurs de ces « soucoupes » se révèlent rapidement être des fabrications humaines, des objets bricolés ou des canulars.



C’est psychologiquement fascinant.
Quelques semaines seulement après Kenneth Arnold, le mythe ne se contente plus d’organiser les perceptions. Il produit déjà des objets matériels qui reproduisent l’image que la culture vient de fabriquer.
La boucle est alors complète : observation → récit → presse → image collective → fabrication d’un objet → nouvelle enquête.
Le mythe commence ainsi à s’autoalimenter.
Ce n’est plus seulement l’imagination qui donne une forme à l’inconnu : c’est désormais l’inconnu lui-même qui est reconstruit matériellement à partir de la forme imposée par l’imaginaire collectif.
III. Les mécanismes de la perception
A. Le ciel comme test de Rorschach
La même image peut déclencher des reconnaissances différentes selon l’observateur. L’un voit un engin spatial. Un autre un chapeau. Un troisième pourrait y voir un couvercle, une coupole ou un objet mécanique.

C’est exactement le principe général qui rend le test de Rorschach si intéressant du point de vue de la perception. Dans un test de Rorschach, la tache d’encre est matériellement identique pour tous. Pourtant chacun organise perceptivement cette forme ambiguë en fonction de ses propres associations, de sa mémoire et de son organisation perceptive.
Le ciel pourrait fonctionner de manière comparable. Un phénomène lumineux lointain, partiellement masqué, observé pendant quelques secondes ou dans de mauvaises conditions ne livre pas nécessairement une forme parfaitement définie.
Le cerveau doit alors compléter ce qui manque. Le ciel devient une sorte de Rorschach collectif.

À la différence du véritable test de Rorschach, le stimulus peut ici être parfaitement réel : météore, avion, ballon, phénomène atmosphérique, drone, appareil secret ou autre chose. Mais son caractère ambigu laisse une marge importante à la reconstruction perceptive : le cerveau complète ce qu’il ne voit pas clairement en s’appuyant sur les formes, les souvenirs et les catégories déjà disponibles dans sa mémoire.
C’est ici que la psychologie de la Gestalt devient indispensable : avant même que l’inconscient projette un sens sur l’objet, la perception doit déjà lui donner une forme.
B. La Gestalt : le cerveau ne photographie pas le monde
La psychologie de la Gestalt a montré que notre perception n’est pas une copie passive du réel. Le cerveau organise spontanément ce qu’il reçoit. Il recherche des ensembles cohérents. Il complète les formes incomplètes. Il regroupe des éléments séparés. Il privilégie certaines organisations plutôt que d’autres.
On peut résumer les principaux mécanismes mis en lumière par la Gestalt en six grands principes qui gouvernent la perception :
- la proximité ;
- la similarité ;
- la continuité ;
- la fermeture ;
- la distinction figure/fond ;
- la recherche de la « bonne forme » ou Prägnanz.

Prenons un exemple simple. Trois lumières sont observées dans un ciel nocturne. Matériellement, il s’agit peut-être simplement de trois points lumineux distincts. Mais notre cerveau peut spontanément les relier. Il crée une figure. Et cette figure peut devenir : un triangle.
Le témoin ne ment pas. Il a réellement vu trois lumières.
Mais l’« objet triangulaire » peut être une construction perceptive produite par l’organisation spontanée du champ visuel.

De même, un objet allongé et mal défini pourra être comparé successivement à :
- un cigare ;
- une capsule ;
- une canette ;
- un missile ;
- un Tic Tac.
Le mécanisme est toujours comparable : stimulus incomplet → organisation perceptive → comparaison avec une forme connue.
La Gestalt explique donc comment une forme émerge dans la perception. Mais elle n’explique pas encore pourquoi cette forme reçoit ensuite une signification particulière. C’est ici qu’intervient l’analyse jungienne : après l’organisation perceptive vient l’investissement symbolique.
C. Pareidolie et projection : deux mécanismes successifs
Il faut cependant distinguer deux phénomènes liés, mais différents : la paréidolie et la projection psychologique.
La paréidolie concerne principalement la reconnaissance d’une forme dans un stimulus ambigu. L’exemple classique est celui d’un nuage dans lequel on croit voir un visage, un cheval ou une autre figure familière. C’est à ce moment-là que se mettent en œuvre les mécanismes étudiés par la Gestalt.
La projection psychologique, au sens jungien, intervient ensuite. Elle concerne le contenu que nous attribuons à ce que nous percevons.
Voir une forme circulaire est une chose. Décider qu’elle représente une intelligence supérieure, un sauveur, un ennemi ou un signe venu du ciel en est une autre.

On peut donc proposer le schéma suivant :
- phénomène extérieur
- perception incomplète
- organisation Gestalt
- reconnaissance d’une forme
- interprétation culturelle
- projection psychique
- mythe collectif
Nous pouvons désormais mieux comprendre comment une forme apparaît dans le ciel de l’expérience humaine. Reste à comprendre pourquoi certaines formes, plus que d’autres, acquièrent une puissance symbolique particulière. C’est ce que nous étudierons dans l’article suivant avec Jung, le cercle, le triangle, les formes allongées et les orbes.